David McVicar : l’art de raconter

Qu’elles servent Mozart, Haendel ou Wagner, les mises en scène de David McVicar émerveillent. La preuve encore avec sa nouvelle Walkyrie donnée à l’Opéra de Strasbourg.

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David McVicar est un cas parmi les metteurs en scène lyriques : il aime son travail, il a l’ambition, la passion de le faire aimer. Ce plus vrai respect du public passe par le respect de l’œuvre qu’on lui montre. C’est devenu presque sans exemple. Clairement certains auteurs, Haendel, Monteverdi (au TCE) lui laissaient, de par la nature de leur temps dramatique, trop de latitude, qu’il peut remplir avec du décoratif, en exagérant la gestuelle.  poppea.jpgagrippina-christinericeetlucycrowepoppea.jpg 

Sa Poppea (photo ci-dessus) était un rien trop déjantée, mais Agrippina (photo ci-contre) s’en arrangeait superbement. Ici comme là, une direction d’acteurs libératrice, jubilante, à l’extrême de leurs moyens physiques, qui les traite toujours en chanteurs. Avec une nature, une personnalité comme Antonacci, ça n’était pas rien. Dans un ouvrage plus typé, serré, qui l’oblige plus, éclate une toute autre différence, géniale, due certes à sa phénoménale fantaisie inventive (il exprime le personnage, et l’exprime en musique) mais en premier à sa rigueur de lecture, littérale. cosi_mcvicar-creditalain-kaiser.jpg

Sans doute Cosi fan tutte (photo ci-contre) supporte (fût-ce en grinçant) plus d’une lecture. Encore faut-il méditer celle-ci, la décider, puis s’y tenir. Son Cosi (Strasbourg 2005) devait sa cohérence à une rigueur qui avait la grâce de mouvements de ballet, où les gestes ne sont rien d’autre que les affetti, tels que Mozart les a mis en musique. En fond de tableau la baie de Naples, avec mer et récifs. Or, c’est un courage de faire daté, ce Cosi y puisait sa fraîcheur et ses pieds légers. figaro.jpg

Récidive avec le formidable Figaro (photo ci-dessus) de Londres 2006 (il est en DVD. Courez !) qui a la fluidité et l’exactitude transcendante d’un corps de ballet, où il n’y a que de grandes individualités, toutes exprimées à fond. C’est plus difficile avec Wagner, Dieu sait. Déjà en 2007 Rheingold nous enchantait : des idées, et qui savent se faire images pour éveiller, aguicher. On exclut les harnais qui ont fait leur temps, on n’exclut pas l’imagerie, essentielle au Ring. On se souviendra longtemps d’un fabuleux Dieu Or qui s’escamote dans les airs, et du plaisir de raconter qui du spectateur fait un complice, et comblé. walkyrie_credit-bis.jpgWalküre (photos ci-dessus et ci-dessous) fait mieux : un vrai bleu de nuit pour l’irruption d’un vrai printemps ; pour les jumeaux qui vont s’aimer les gestes de l’attente troublée, extasiée ; partout l’affrontement entre des êtres qui, même dieux, sont palpablement de chair et de sang. Osé attelage pour Fricka : des béliers pour Fricka. Métamorphose inouïe de la meute de Hunding : la voici chevaux pour une Chevauchée comme on n’imaginait pas que la scène puisse jamais nous la montrer, avec des têtes de fil de fer à la Cocteau, et des sabots/échasses chromés, dans une fantastique mêlée. walkyrie_strg7ter.jpgCe ruissellement d’images fortes, qui font mouche, compte moins qu’un travail d’une simplicité, d’une évidence et d’un pouvoir libérateur unique sur des interprètes subjugués. Vocalement ils sont ce qu’ils sont, sauf la foudroyante prise de rôle en Siegmund de Simon O’Neill, métal sombre un peu à la Vinay, ligne de chant d’une plasticité épique. Chaque personnage ici s’incarne avec le genre de foi, ferveur et autorité qui n’ont que trop déserté la scène lyrique, même la plus huppée. Merci, McVicar, et encore ! Un très bon Marko Letonja conduisait un pas très bon Philharmonique, sans nuire à notre jubilation émerveillée.

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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