Carmen, la vraie

Carmen de Bizet, Soirée à l’Opéra-Comique à Paris, du 15 juin 2009.

En retrouvant le chef-d’œuvre de Bizet, Paris y accueille enfin l’éblouissante Anna Caterina Antonacci. L’écrin est-il approprié ?

Carmen

Photo P. Grosbois / Opéra-Comique.

Carmen est de retour à l’Opéra-Comique. On l’a fêtée. On l’attendait d’autant plus que la dernière (Châtelet 2007), signée Kusej et dirigée par Minkowski à l’arrachée, remplaçait bien mal celle qui aurait dû y réunir, sur la lancée de leurs triomphaux Troyens, Gardiner, ses troupes musicales et Anna Caterina Antonacci en prise de rôle.

Bien de l’eau a coulé depuis. Antonacci a fait admirer sa Carmen à Covent Garden (en DVD également) et Toulouse ; Gardiner a dû se replier sur l’Opéra-Comique, à la capacité largement moindre mais qui permet la rhétorique de Carmen rentrant au bercail. Un goût de rattrapage s’y est mis. De l’indifférence aussi : peut-on trouver égal que Noble (si rassurant) remplace à la régie Sasha Waltz annoncée ?

Visiblement, seul sera essentiel ce soir Gardiner. Sa passion, sa ténacité. Or, il faut bien le dire (le répéter plutôt, après L’Étoile), Gardiner en opéra pose problème. Ses standards sont musicalement si exigeants, et d’ailleurs si élevés (qualité et singularité des coloris, extrême délié de l’élément choral, où tout le monde pourrait être soliste), sa nouveauté de ton et de timbres si merveilleusement dépaysante (compliment qui veut dire aussi pour certains : dérangeante) qu’il faut ne mettre autour de lui que ce qui lui ressemble et le vaut, fait corps et âme avec sa façon d’entendre la musique et de nous l’imposer. Ce n’était pas le cas avec L’Étoile, Dieu sait : musique presque trop mise en valeur pour un théâtre pesant trop peu. Encore les personnages n’y sont-ils que silhouettes. Dans Carmen, ils sont chair et sang, vif-argent, malices, disputes jusqu’au couteau. Or il faut bien dire qu’à peu près rien de ce que Noble va nous faire voir en scène ne ressemblera à l’agilité surchauffée et surtimbrée affichée dès l’ouverture.

Gardiner dit les récitatifs de Guiraud lourdingues. Mais le dialogue l’est plus encore, quand chaque mot prend son temps avec tant de temps morts autour. Hors les bagarres (les cigarières, José/Escamillo à l’acte III), pas d’agilité en scène, gestes, réactions prestes ; des actes III et IV à peine meublés ; une Carmen où la musique va parfois très vite et qui, en scène, traîne.

Le plus grave est que chez les personnages, aucun caractère n’est établi pour évoluer en cours d’action. Richards est vocalement un bon José (malgré pas mal de bizarreries) mais son dostoïevskisme final n’est amené dramatiquement par rien (tant l’acte III est inerte). À Escamillo est donné un format de présentateur télé. Anne-Catherine Gillet chante superbement Micaela mais n’en a ni la sensibilité ni la couleur. Zuniga est carrément embarrassant.

Seule Antonacci, à force de naturel et de simplicité (d’évidence) et osant chanter comme on parle, incarne et impose un personnage. Face à quoi l’orchestre, exaspéré ou extatique, ne joue pas comme on parle. Le génie musical de Gardiner, son coefficient personnel sont ici en porte-à-faux. Attention ! Il ne peut être pleinement Gardiner qu’avec, à la mise en scène et en scène, tout le monde de même force et poids que lui. Qu’il y pense avant son Pelléas de l’an prochain, s’il en est temps encore.

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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