Deux premières à l’Opéra, et deux excursions

Deux grandes premières en moins de deux semaines. Deux têtes d’affiche attendues à genoux. Deux coups bas de celui que Hugo appelait le Général Hiver. Là s’arrête la ressemblance.

 

 

Werther Bastille

Le 14 janvier, Werther était peu attendu du public de l’Opéra, Massenet et ceux qui l’aiment y ont été assez brocardés récemment. Du moins Jonas Kaufmann était attendu, mais par une (relative) minorité encore : il n’est pas vendeur (comme on dit dans le disque), il se contente d’être miraculeux. Seuls quelques-uns depuis des années l’avaient à l’œil : Cassio à Bastille ; Wilhelm Meister à Toulouse, Königskind à Montpellier, Fierrabras au Châtelet. Surtout ils ont couru à ses trop rares récitals : à Strasbourg Müllerin puis Winterreise différemment hallucinants, à Toulouse Strauss et Michelangelo de Britten sans pareils dans notre mémoire, plus les vingt minutes arides de la Burgschaft de Schubert que même Fischer-Dieskau n’osait guère en public… Bête de théâtre, il peut se permettre un rôle aussi léger que Alfredo de Traviata (et même s’y éclater mis en scène par Marthaler : une performance en soi) ; à l’inverse son Lohengrin (prise de rôle à Munich l’été dernier) est un triomphe classique de pianissimo timbré et soutenu, éloquent, de récit pur. Enfin il se préserve (son quant à soi, sa voix) autant qu’il est aujourd’hui permis à un ténor que sa firme de disques dévorerait volontiers tout cru en promotions (au lieu de  précautions).

acceuilkaufmannIl a beau être sage, l’hiver est plus fort ; s’y est ajoutée la grippe, la vraie. En milieu de répétitions elle l’a pris. Il est allé retrouver chez lui son médecin, ses remèdes, son repos puis est revenu (ce qu’on ne lui demandait pas : la doublure était là) assurer la générale. Ni tambours ni trompettes sur tout cela. Sans annonce, il a assumé à plein la première, une prise de rôle, rôle il est vrai qui s’accommode d’une part de réserve, et même silence, le non avoué, le non dit. L’investissement a payé. Car c’en était un d’avoir longtemps et passionnément cultivé la nuance piano intense, bienvenue dans le rôle et où dramatiquement elle crée une formidable différence (et, certes, Plasson au pupitre n’accélérait pas pour le ménager), n’ouvrant les vannes qu’à bon escient (le la dièse du Lied d’Ossian sonnait d’autant plus concentré, éclatant). Exemplaire adaptation de moyens diminués par la maladie (la toux était visible, audible) aux réquisits émotionnels et vocaux d’un rôle majeur. Bravo l’artiste. Il toussait encore (discrètement) à la matinée suivante où il a brûlé son reste de forces, renonçant très sagement à la suivante.

Il mettait ainsi une quasi pleine semaine de repos entre cet exploit (discret) et l’événement destiné à faire sensation, tant pour l’Opéra que pour lui, la transmission du 26 janvier sur Arte. Au regard de sa performance dramatique et vocale (mais sportive et professionnelle aussi) on serait presque tenté de dire que Sophie Koch, Tézier, Anne Catherine Gillet, l’admirable Vernhes, tous presque trop superbement sains, n’ont fait qu’assurer : mais dans quelle excellence tous, Sophie Koch y ajoutant une frémissante tenue dans la pudeur qui faisait passer un frisson neuf dans son chant superbe. Benoît Jacquot nous donne des images comme trop souvent on se contente de les rêver, l’imagerie romantique élégante et soignée, les odeurs d’âme. Pour un metteur en scène de ce renom, très humblement il nous rend le merveilleux service de nous faire voir que, notamment dans tout le I, la mise en scène est, génialement, de Massenet lui-même : les inflexions du chant, ses retombées, ses demi-silences et demi-ombres vont avec le geste, le dictent. Il suffit ensuite de chanteurs intuitivement musiciens, et qui incarnent. Michel Plasson, ovationné, développe des couleurs, creuse (pourrait-on dire) des douleurs, abyssales, suggestion çà et là d’une  dimension parsifalienne (dans le même Werther l’an dernier à Strasbourg, il mettait bien 20’ de moins. Aux dernières à Paris, il ralentissait encore. Mais l’émotion, l’engagement total de son Werther et sa Charlotte le lui permettaient : ils soutenaient le défi, y trouvant une vibration presque plus poignante). Massenet, ce Massenet-là, le supporte et y gagne même aux préludes une stature qui est tout sauf d’opéra-comique.

Werther retouché définitive

À la dernière, la salle délirait. Paris sacrait le beau Jonas super star, et même quelque chose de plus. Car personne, on dit bien personne, s’est-il jamais mû en scène (et en chantant) avec cette aisance physique, ce naturel où tout, le geste, l’inflexion et même l’effet (vocal ou dramatique) si parfaitement s’harmonisent, sans artifice aucun, et pour produire un son si contrôlé, diminué, voulu, parfait ? Alors, puisque voilà la salle à genoux (et écoutant comme on fait quand on est en extase), nous sera-t-il permis de remarquer qu’à cette dernière du 4 février, le piano, à force d’être voulu et artiste, cessait d’être intense (nuance dramatiquement essentielle, signe de génie) pour devenir un rien inerte ? Qu’il le nourrissait moins d’émotion audible et vivante ? Fatigue peut-être, et qui ne serait que trop légitime. Mais que ce ne soit pas là l’entrée trop fêtée d’une impasse très subtile où un chanteur de génie (on maintient le mot), dont on a encore tout à attendre, s’écoute plus qu’il ne cherche à se faire écouter ?

 

3113_SonnambulaDessayOn ne va pas mettre en parallèle Werther et Sonnambula. La coïncidence est que Natalie Dessay, cause unique d’une production reprise de Vienne, qui la lui avait montée en 2002, souffrait assez du Général Hiver pour qu’on craignît qu’elle ne déclarât forfait. Quand le 25 janvier à 19 h 30 l’apparitrice micro en main s’avança pour annoncer « Natalie Dessay souffrante… », un grondement, fureur et déception, secoua Bastille sur son socle. Pourtant elle a chanté jusqu’au bout, diminuée, mais brave, elle aussi professionnelle. 2002 est bien loin déjà pour cette Amina, hélas. Elle avait en réserve de quoi faire crouler la salle avec un Rondo final brillant et enlevé. Mais Ah non giunge, c’est des roulades, des notes, en rien là mélodie et le  pathos comme ç’a été le génie du seul Bellini de les faire coïncider. La minute de vérité, maladie ou non, c’est Ah non credea qui précède juste, mélodie peut être la plus purement poignante que Bellini (ou quiconque) ait écrite. C’est là qu’on le voit : à force de chanter sans couleurs (et sans travailler à en acquérir), la voix a encore élimé ce qu’elle a toujours eu de monocorde ; à bout de timbre et de projection, ce n’est même plus à la  recherche de couleurs qu’elle est : c’est à la recherche du son. Or les très remarquables qualités de comédienne que Mlle Dessay s’est faites dans des mises en scène décalées ne sont pas des vertus d’actrice lyrique. Le don de sympathie est par nature étranger à sa voix ; des mimiques de visage y ont suppléé, qu’un Pelly trop complaisamment lui offre. Quant à cette plastique vocale intense (et nourrie quoique piano) dont Kaufmann en difficulté a su faire un atout, c’est il y a dix ans qu’il fallait en chercher le secret. Mais les sirènes du disque (qui vend) et du succès (qui paye) ont prévalu.

Somnambule Dessay

Il faut ajouter que ce n’était pas un cadeau pour cette Amina que l’Elvino très défini de timbre (mais doucement vibrant, sans l’envahissant trémolo habituel aux Hispaniques qui a été le seul mais vrai défaut d’un Alva) et au suraigu triomphant de Javier Camerena ; quant à la tenue de voix de Cornelia Oncioiu (Teresa), elle serait un modèle, une envie pour toute chanteuse ; quant à Marie Adeline Henry (Lisa), elle est l’insolence de la jeunesse même : cruel écrin, on le voit, pour la voix star. Mais la volonté aussi est chez l’artiste matière première. Et hautement dignes de respect sont le cran de Dessay, son engagement total dans ce qui est pour elle seule façon possible d’assumer ces rôles belcantistes où c’est l’expression et les couleurs qui sont reines, et pas les pyrotechnies. Soir après soir, le brio a repris le dessus. De tout cœur à l’oiseau blessé par trop d’hivers on souhaite d’éclatants printemps.

 

ingo-metzmacher-immerses-himself-unique-giant-messiaen-Ingo_Metzmacher_MessiaenEntre ces deux premières, à l’Orchestre de Paris, on avait vécu le 20 janvier une soirée rare. Le War Requiem de Britten est trop escarpé, demande trop de moyens supplémentaires pour qu’on le programme souvent. Jamais on ne l’avait  entendu si résolu et tranchant, mené au rasoir et au marteau à la fois, avec une précision et une rythmicité superbes par Ingo Metzmacher [ci-contre]. L’absolu état de grâce provenait de Paul Groves et Matthias Goerne, rencontre magique, se partageant les poèmes d’Owen et y mettant une ferveur, un lyrisme, une autorité rarissimes ; le soprano de Indra Thomas y apportait sa note vibrante (presque trop vibrante, mais de quelle richesse).

Dieu sait qu’on a voyagé, en quête de merveilles à entendre. L’âge venu on s’est calmé et on ne le fait plus qu’à bon escient. Et c’est à Berlin qu’il était bon d’être les 23 et 24 janvier, même par -12°. Der ferne Klang de Schreker, production de 2002 signée Mussbach, figure sans doute pour la dernière fois au spielplan, on ne l’avait jamais vu, Rose Pauly nous le désignait très à part, avec son rôle de Grete, parmi tant d’œuvres modernes qui avaient été son pain quotidien de chanteuse : et comme il était bon d’y voir (même saisie elle aussi par le froid) une Anne Schwanewilms presque sans concurrence aujourd’hui par l’étrangeté limpide du timbre, et le charme, la poésie uniques d’un vrai bien dire vocal, et qu’à Paris on nous fait si rare.

Copie de Copie de Dorothea RoschmannD’intérêt plus vif encore était la liedmatinée du 24 janvier. Seule la Staatsoper peut se permettre d’installer son patron Barenboim au piano pour accompagner Dorothea Röschmann (autre trop rare à Paris) dans les Marie Stuart (déchirants de nudité ; comme par une Jurinac d’aujourd’hui) et la Frauenliebe de Schumann ; d’offrir à Röschmann la sensationnelle clarinette de Matthias Glander pour les tout neufs Poèmes de Louis Zukofsky d’Eliott Carter, en création européenne ; d’enfin réunir les trois pour un Hirt auf dem Felsen comme on ne peut l’entendre que là.

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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