Carnet critique : Platée, L’Amant jaloux, L’Or du Rhin, Murray Perahia

Le Platée mis en scène par Mariame Clément à l’Opéra du Rhin est plein de gentillesses, d’astuces, de drôleries. L’idée d’une double dimension, miniaturisée et grandeur nature, pour le décor thessalien est délicieuse, et l’aquarium de la nymphe grenouille très réussi. Gonzalez-Toro (Platée) chante bien, à taille humaine, ni bouffe ni olympienne, Auvity (Mercure) est parfait, mais Salomé Haller (la Folie) hélas très dépassée. Le travail musical de Christophe Rousset et des Talens Lyriques est, lui, de premier ordre : la sonorité nourrie, vibrante de tel entracte rouvre les horizons magiques auxquels la mise en scène d’emblée renonce. Eh oui, renonce. C’est qu’aujourd’hui on ne peut plus danser Platée (c’est un ballet bouffon, hé ! la danse y prend beaucoup, beaucoup de temps) que comme danse son public et ce public, du moment où danse et gags il y a, est celui de la télé. Il ne trouvera pas drôle, n’entendra même pas, le texte divin et délirant qui fait la rareté unique de Platée, et seul donne stature et substance au héros (ou héroïne) éponyme. Hors de cela, Platée n’est qu’une inconsistante action bavarde qu’aucun électrochoc de gags ne peut secouer et ne vaut pas qu’on la remonte. Pourquoi alors en faire les frais? Pour un public qui rirait aussi volontiers d’autre chose ? Voilà où en est, hélas, le chef-d’œuvre absolu de l’esprit français en musique, depuis qu’à Garnier Pelly et Minkowski réunis en ont fait un prétexte à rire de n’importe quoi qui n’est pas le texte.

Platée Photo Alain Kaser

Strasbourg, le 12 mars 2010.

L’Opéra-Comique est tout à fait dans sa mission en faisant revivre Grétry. On n’a pas vu Zémire et Azor, seulement L’Amant jaloux. Simple bluette. Pas cent minutes de spectacle (donc largement moins de musique) pour trois actes s’enchaînant. Bon point à Pierre-Emmanuel Rousseau à la régie qui, dans des décors délicieux et très peu d’accessoires, ne cherche qu’à faire commode, sans nous faire prendre ces fausses apparences (c’est le sous-titre) pour de la métaphysique. Dames très modestes (pour Magali Léger c’est un euphémisme), ténors montrables. Carton jaune à Jérémie Rhorer qui veut qu’on entende son Cercle de l’Harmonie. Un orchestre Grétry, c’est fait pour rester dans la fosse et aider à mieux entendre le chant. Dieu merci, derrière l’illustre sérénade (joliment chantée par Frédéric Antoun) il n’y a presque rien, il nous l’aurait bouffée.

Salle Favart, le 19 mars 2010.

RheingoldOn a revu Rheingold, la dernière, de la place même (au premier rang) d’où on avait vu la première. Objectif : voir comment l’Orchestre de l’Opéra s’approprie l’idiome musical particulier à la Tétralogie, qui lui était assez étranger. Le 4 mars on analysait : précision et identité des timbres, espacement et étagements ; fluidité parfaite du discours continu (auquel certains ont reproché quelque froideur. Quelle tension émotionnelle attendait-on dans Rheingold ? Où donc et pourquoi ?), enchaînements magistraux (dans ce qui est pièces et morceaux). Le 28, après sept exécutions, le tissu s’est  recentré, ramassé (sans épaisseur pourtant : la limpidité y reste essentielle) ; les timbres se fondent (chacun gardant distincte son identité). Acquis permanent : la coordination idéalement établie entre fosse et plateau. Les éléments une fois mis en place et travaillés à part, la synthèse se refait. Bravo l’orchestre, bravo Jordan. Bravissimo toujours les personnages remuants, Mime, Loge, Alberich, les Nixes, aussi la somptueuse Erda. Egin Silins (sa deuxième prestation seulement, dans une mise en scène difficile) remplace Struckmann en Wotan. Bonne voix facile, noirâtre, grande mais creuse. Tout le reste est à apprendre.

Opéra Bastille, le 28 mars 2010

Murray PerahiaRécital de Murray Perahia, qu’on entend trop souvent pour moitié dirigeant de son piano. 6° Partita pour commencer. Fluidité, mais grain serré du son, architecture donc, réalisée dans le mouvement, et dans cette Partita entre toutes, reine du contrepoint : on se dit que Bach n’a écrit son Clavierübung que pour l’instrument sur lequel un Perahia voudra le jouer. Quel  réconfort, que ce qui durablement ose se tenir hors modes se trouve rejoindre l’éternel ! Opus 109 ensuite. Même beauté et plénitude de son, à un ou deux moments la largeur de vision de la phrase pousse le pianiste presque au bout de son timbre et de sa respiration. Pulsation sans cesse perceptible, c’est bien le souffle qui est à l’œuvre : et Beethoven en veut presque trop. Variations plus apaisées (après l’orage), opalescentes à la fin, dans un dégradé pianissimo, —sublime. À même hauteur les Scènes d’enfants où l’élément bizarre (hérité d’Horowitz) contraste le fantasque et y appuie, la cantilène s’exaltant (Traümerei) à une élévation supérieure. Qu’il a bien mûri, grandi surtout, le Petit Prince d’il y a trente-cinq ans et plus, qui ici même (ou était-ce au TCE ?) nous les faisait entendre, seulement ravissantes alors ! Avouera-t-on qu’en conclusion le groupe Chopin faisait un peu anticlimax ?

Pleyel, 7 avril 2010.

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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