Carnet critique : Mignon, Villazon et Macbeth

Mignon

Fallait-il monter Mignon à l’Opéra Comique ? Le lieu est authentique, légitime, certes, mais c’est notre idée de ce qu’est un opéra-comique qui, elle, ne sait décidément plus où donner de la tête. Mignon est encombrée d’à peine supportables dialogues parlés, et d’à peine supportables accessoires musicaux d’époque. Tout cela une fois oublié (mais c’est long à passer), restent cinq ou six airs, un ou deux duos, d’un galbe et d’un charme enivrants, qui ont suffi à assurer la popularité de Mignon en Allemagne notamment (malgré les outrages infligés à Goethe librettiste malgré lui). Mais…

Photo Elisabeth Carecchio (Opéra-Comique)

De grands chanteurs d’opéra, chantant Thomas comme on chante Mozart et avec des voix pour Mozart, ont, seuls, assuré cette survie. Une Destinn ou une Farrar pour Mignon (ou même Selma Kurz, née mezzo, mais qui aurait aussi bien pu chanter Philine), un Clément pour Wilhelm, un Marcoux ou un Pinza pour Lothario, c’est cela qu’on offrait à ces personnages à stature mythique virtuelle. Sans demander que Paris y distribue une Susan Graham, un Jonas Kaufmann et un Vernhes, héros de la plus récente reprise française (à Toulouse), un Cavallier en Harpiste, en Wilhelm un charmant ténor (Jordi) mais vibrant de voix jusqu’au tremolo et impossible dans le dialogue, c’est la disqualification immédiate d’un ouvrage qui redevient anecdotique. Le style et même l’école (mais sans voix) de Philine, la sensibilité et le personnage (mais de peu de voix) de Mignon (Marie Lenormand) ne compensent pas. Et F.X.Roth tenant son orchestre assez piano (comme il a été emphatiquement promis), pour une fois on n’a pas à accuser les instruments de couvrir les voix.

Opéra Comique, 10 avril 2010.

Rentrée de Villazon

Ah ! Les dames l’attendaient, celui-là ! Il y avait du printemps déjà, et tiède, avenue Montaigne, sinon ç’aurait été tout un théâtre de visons. Et on a été content, jubilant même (malgré l’absence totale de bis) : la voix (du moins pour ce qu’il avait à chanter ce soir-là) est revenue, en place, lissée, avec du legato quand il faut, de la tenue, et du timbre (on dirait presque du sur-timbre, et constamment appuyé, sans forcer ni pousser toutefois). Il est vrai qu’avec Duparc, Tosti, Falla et Schumann à l’affiche, il n’y a pas eu à forcer.

On a pourtant vu la voix, ou le timbre (mais la voix ici n’est que timbre) se dérober, s’effacer purement et simplement sur les graves de Dichterliebe ; et l’aigu, si peu qu’il fût sollicité, ne pouvoir y aller qu’en explosant. Mais sûrement, portée par le cothurne orchestral (ici seulement le piano incisif et métallique d’une admirable Hélène Grimaud, qui la laisse cruellement à nu), la voix trouverait plus pleinement son corps. Mais ce qu’on n’a pas pu ne pas remarquer, ainsi mise à nu, c’est qu’elle manque entièrement (et pourrait-on dire par nature) d’impétuosité rythmique, de jarret : elle a besoin d’une belle phrase offerte sur un plateau pour s’y couler et être pleinement chantante. Ainsi, paradoxe, c’est dans Falla (en espagnol pourtant) qu’elle s’est montrée le moins rythmique, allante, impulsive, lourde à mouvoir comme aucune voix (même de contralto gras) ne l’est dans ces Sept chansons populaires. Autre remarque : quoique prononçant convenablement les mots (sauf vers la fin de Dichterliebe où la fatigue du récital, le trop de consonnes aussi, la montraient bien lasse), il semble que dans aucune langue aucun des mots ne dise quoi que ce soit à notre ténor pendant qu’il les énonce.Très bon chanteur (en tant que chanteur), se pourrait-il qu’il ne disposât que d’un pouvoir d’évocation limité ? En un sens c’est l’Adieu de Tosti (Partir c’est mourir un peu) et Après un rêve, textes littérairement nullissimes, qui musicalement lui vont le mieux parce que la phrase musicale y fait tout, et les mots rien. Le récital de mélodies n’est pas vraiment son affaire. Heureusement d’ailleurs : le sympathique ténor a pu vérifier que c’est autrement éprouvant, épuisant (pour l’imagination comme pour la voix) qu’une bonne soirée pépère d’airs d’opéras avec un orchestre en faire-valoir.

Théâtre des Champs-Elysées, 18 avril 2010

Macbeth de Verdi

La très bonne surprise vient de Strasbourg, d’autant meilleure que les déclarations liminaires du metteur en scène (« Je ne suis pas un artisan au service de la musique, je suis un artiste, c’est ça l’école Mortier etc.. ») avaient donné vaguement froid dans le dos. Sur le terrain Francesco Negrin est largement moins inquiétant que ça : un très bon artisan, qui se tire habilement de son dispositif unique et contre une paroi vous fait circuler des acrobates/araignées (ici sorcières) comme on n’a vu que ça depuis dix ans et plus. Il manipule bien un peu ici et là le texte, nous inventant une Lady Macduff qui chante, un Banquo assassiné avant l’air où il nous dit entendre les présages de son assassinat etc.. Broutilles. Un bon travail qui nous rend Macbeth ressemblant et, ce qui est mieux encore, preste et allant, remplissant le contrat dramaturgique insensé de modernité si on pense qu’il est l’œuvre d’un Verdi encore débutant et affrontant Shakespeare (et quel Shakespeare !) pour la première fois : cette urgence dans l’action, malgré les servitudes d’époque (chœurs, ballets etc.), ici parfaitement intégrées. Excellent dédommagement pour le Macbeth puéril que nous avait infligé récemment Tcherniakov — autre artiste (et non artisan) revendiquant ses droits et libertés d’artiste. Eh zut pour eux ! Car pour artisan il y a des critères, pour artiste il n’y en a pas, et sûrement pas l’autosatisfaction.

Macbeth

Photos Alain Kaiser.

Bons timbres avec cela, pas toujours fondus, dans l’Orchestre de Mulhouse. Là où Verdi (et De Sabata ou Muti dans Verdi) à la fois exposerait les timbres dans leur discordance expressive voulue expressément par Verdi et les allierait, Enrique Mazzola les laisse un peu à nu. Excellent cast surtout, dans un opéra où éminemment ce sont les chanteurs (et chanteurs acteurs) qui font tout. Bruno Caproni en Macbeth est bien, Wojtek Smilek en Banquo et Sebastian Na (Coréen comme son nom ne l’indique pas) en Macduff très bien et Elisabete Matos (Lady, Portugaise) tout simplement une révélation [ci-contre] : de la voix en haut, en bas, avec partout de l’accent (et pas seulement du timbre), de l’expression et, largement mieux que le bémol (ici en force, et qui n’est intéressant et même opportun que s’il est donné en fil de voix), les trilles du Brindisi, opportuns dans ce passage ostensiblement décoratif, le seul de l’ouvrage (pour distraire du désarroi de Macbeth). Que c’est bon et réconfortant, un opéra où d’abord on chante, et où, au lieu de pointures supposées grandes et surpayées des saisons à l’avance, on nous donne la surprise du jour !

Strasbourg, 25 avril 2010.

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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