Récital Soile Isokoski et « Billy Budd »

Soile Isokoski

Un récital exemplaire, du vrai chant lumineux, modeste et propre, un programme de musicienne. Soile Isokoski a peu puisé dans le répertoire de son Nord, quelques Grieg seulement et, coquetterie suprême, les tout premiers en allemand, déjà à hauteur classique des modèles de Leipzig,  Mendelssohn, Schumann même (Dereinst, Gedanke mein, Lauf der Welt ). Ensuite de sublimes Duparc dont le galbe (Chanson triste) et la lumière évocatrice (Invitation au Voyage) renvoient au néant les efforts récents d’un ténor illustre fourvoyé. Dans Brahms, seule réserve, il manque à un Mainacht superbement tenu et phrasé un peu de couleur plus épaisse et noire. En revanche dans le si difficile Der Tod, das ist die kühle Nacht, un frémissement fragile haut tenu, à la Elisabeth Schumann, produit le frisson. La séquence rare On this Island, un Britten du début, offre les étonnantes évocations de Seascape puis, avec une présence expressionniste appuyée, Nocturne. Admirable mise au point du détail. Ce serait impensable sans le piano soigné, sobre, parfait de Marita Viitasalo, les deux complices se lâchant dans Strauss plus familier (Morgen comme en rêve, Cäcilie dans le raptus).

Bis polyglottes, avec notamment un étonnant Obradors. On salue très fort le retour à Paris d’un authentique liederabend, construit, varié, classique et innovant à la fois, comme Paris n’en fait plus. Merci à Garnier d’y revenir. On en redemande !!

(Opéra Garnier, le 2 mai 2010)

 

Billy Budd

Cette deuxième ou troisième reprise du très bon spectacle jadis présenté par Francesca Zambello est absolument gagnante sur au moins deux points. D’abord Jeffrey Tate au pupitre, qui rend aux timbres du stupéfiant orchestre de Britten leur amertume, leur coupant, leur fonction dramatique dérangeante, sans rien jamais de sentimental ou apitoyé. Une continuité serrée prend à la gorge, et c’est bien ainsi. Un tel livret l’exige.

Ensuite la simplicité absolue de Lucas Meachem en Billy. Il n’a ni la grâce physique ni le prestige vocal de Rodney Gilfry ou Bo Skovhus (quoique chantant parfaitement ; et la grâce qui vient à sa méditation aux fers est celle de la musique de Britten et des mots de Melville) : il est l’innocence à l’état brut, d’autant plus désarmée et désarmante chez ce costaud bégayant. Il est la bonne humeur, la bonne foi, la bonne volonté, la bonne grâce : tout ce bon de la nature humaine, resté intact et rayonnant dans l’enfer même, insupportable à Cleggart comme un autre air que celui qu’il respire, un rayon de lumière dans sa ténèbre à lui. Le récit de Melville porte en soi assez de douleur pour qu’il n’y ait pas besoin d’y rajouter de la Mort à Venise. Le splendide Cleggart de Gidon Saks (juste un rien court de grave) a lui même cette simplicité unidimensionnelle et noire, quasi neutre, comme si la chose dépassait sa personne et qu’il n’y soit pour rien. Pour une fois le Capitaine Vere est en retrait par rapport à deux personnages de ce calibre : Kim Begley a un rien moins d’aura (surtout dans son personnage vieilli).

De toute façon ici l’équipage dans son entier, visages et voix, impose une présence de détail, une pression, une vérité hallucinantes, où le drame particulier de Billy, Cleggart et Vere n’est plus qu’épisode. Sortons du lot Paul Gay (Flint), Andreas Jäggi (Red), François Piolino (le Novice) et pour rien qu’une phrase, mais superbe, Vladimir Kapshuk (l’ami du Novice). Reprise exemplaire, mise au point par Mme Zambello elle-même. Il est bon de constater qu’une mise en scène, ayant eu le courage de respecter le texte et la musique, a enterré deux ou trois modes survenues entre temps.

Opéra Bastille, le 8 mai.

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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