Anna Caterina Antonacci : doublé vocal inouï

Anna Caterina AntonacciÀ Versailles, au Théâtre de la Reine, Anna Caterina Antonacci reprenait pour la dernière fois son assez stupéfiant one woman’s show vieux de trois ans déjà, Era la Notte. Seule, avec très peu de baroqueux (et pas très fameux), elle y aligne quatre monologues de nuit, de folie et de sang. Pour Versailles il a fallu changer les vraies bougies qui font toute la mise en scène de Juliette Deschamps en des électriques. On n’y a vu que du feu. Mais on a retrouvé Antonacci durant une grande heure, dans la netteté coupante de ses mots, son intonation au laser et la simplicité dépouillée qui caractérise à la fois son geste et son expression. Le sommet de la soirée est évidemment le Lamento d’Arianna puis, à elle seule, le Combattimento. Monteverdi est comblé : présence et suffisance du mot dans la voix chantée, fusion magique des deux (et du geste qui ne fait qu’un avec). Antonacci diseuse et tragédienne est unique aujourd’hui. Le tour de force scénique d’incarner dans la chair, le sang et la justesse, la projection de sa voix, de personnifier à la fois Tancrède, Clorinde et ce héros qui résume tout, que Monteverdi appelle le Texte, suffirait à une autre pour toute une saison.

Or, trois jours plus tard, changement de tout : de décor, de répertoire, de vocalité et de projection, de support chez le partenaire (ici l’excellent Donald Sulzen). Antonacci donnait son premier récital parisien dans la salle de l’Opéra Comique. Près de 700 personnes étaient là, ce qui est bien pour un samedi soir de juin (et la fréquentation des récitals de chant à Paris), qui lui ont fait une assez sensationnelle ovation, d’autant plus remarquable que son programme était tout sauf facile et public, et qu’elle s’est refusé à elle-même la facilité de terminer par quelque Séguedille de Carmen. Une première partie très élitiste au contraire. D’abord de Fauré Cinq Mélodies de Venise, qui sont tout sauf publiques ou avenantes, dans un français d’une délicatesse divine. La barre se mettait plus haut encore avec cinq Reynaldo Hahn, dont deux Etudes Latines (que plus personne ne chante depuis Endrèze et Ninon Vallin), Tyndaris déchirant de nudité et Phyllis à pleurer d’émotion, dans la délicatesse de cette « belle fin de nos amours ». Fumée, de Moréas, est une évocation musicale géniale, que Anna Caterina Antonacci accompagne du geste en magicienne, avec son tact d’actrice, jusqu’à l’effacement final. Deux fois Banville (dont l’exquise Enamourée). Révélation pour pratiquement tous, avec ce groupe Hahn que le public a applaudi ravi, stupéfait que cela existe, et qu’on le lui offre dans cette qualité de diction et de communication. Le plus convenu (mais très vocal) Chère Nuit de Bachelet récompensait le public d’avoir si bien écouté une Italienne lui montrant comme il faut chanter le bon français des plus beaux textes.

Tosti ouvrait la seconde moitié avec ses charmantes mélodies en anglais, salonnardes mais avec quel doigté British : moment de détente de bonne compagnie.  Il n’en faut pas moins pour acheminer le climax : ces étranges italiens inconnus, vénéneux ou névrotiques (dont un Nevrosi de Toscanini soi même). Vient alors la merveille : de Respighi d’abord les trois Boccace all’antica, chantés en musicienne avec un charme d’insinuation souverain ; et les deux plus connus Pioggia et Nebbie, qu’on n’imaginait pas pouvoir être ainsi projetées et retenues à la fois, vécues de la voix avec cette intensité suggestive. Pour finir, le merveilleux Paolo, date mi pace de Francesca da Rimini, le piano pouvant suffire à cette page pénétrante, bouleversante dans sa façon d’à la fois dire et taire. Rien ou presque de bis après cela, mais O del moi amato ben de Donaudy fait pour le legato sensuel d’une Ponselle, pour finir avec Son pocchi fiori, le tout simple air d’Amico Fritz, fait pour le sourire d’une petite Scotto. Au passage, Antonacci aura chanté Moon River, montrant avec élégance quelle crossover elle pourrait se donner la facilité d’être, et le public lui mangerait dans la main ! Dans une fraîcheur et une plénitude de voix réjouissantes, le récital de mélodies le plus neuf, le plus aventureux qu’on ait entendu depuis longtemps. Et c’était trois soirs après Era la Notte !!

Théâtre de la Reine à Versailles le 16 juin 2010.
Opéra Comique le 19 juin 2010.

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

Laisser un commentaire