Entendu et vu

 

C’était bon de retrouver le géant Bryn Terfel, bonhomme et malicieux, dans un programme quand même plus substantiel (de vrais airs ou scènes qui montrent la voix : Elisir, Mefistofele et Faust, Freischütz, Tosca, Otello) que la pantalonnade où il rejoignait voici bientôt deux ans Villazon, tous deux concluant dans… Granada. Il s’est enfin décidé à chanter dans son Pays de Galles son Hans Sachs initialement promis pour 2001 puis 2002, et travailler sa voix pour un tel rôle visiblement lui a fait du bien. On n’attendait pas qu’il nous en offre un monologue, cette facette de son talent n’intéresse pas, hélas, le public venu le voir dans ses défroques de bons diables et mauvais garçons – le programme de son disque récent, Bad Boys. Ce public n’entendrait même pas, j’en ai peur, ce qu’un artiste aussi naturellement à la fois populaire et noble que Terfel faisait dans un programme comme The Vagabond, un de ses premiers disques et peut-être le plus beau, où il chantait les gars de son pays, les gars qui vont mourir jeunes à la guerre, avec une beauté de langue et une sensibilité qu’on a connues qu’à… Kathleen Ferrier. On voulait des vilains et on en a eu, mais ni Macky ni Sportin’ Life ensuite n’a besoin d’un génie du chant et d’un colosse pareil. Salle pleine, d’ailleurs, et délirante. Mais est-ce que ça ne s’appelle pas, en bon français, gâchis, qu’une moitié de l’assistance ne veuille pas de la seule moitié de programme que l’autre veut, en sorte que beaucoup, la moitié du temps, se contentent de subir ? Où cela nous mène-t-il, nous, les organisateurs, et Terfel ?

Bryn Terfel, “Bad Boys”, salle Pleyel le 5/11/2010

 

Orlando n’est sûrement pas la meilleur Haendel, les folies programmées y restent très cadrées (surtout telles que les chante Mlle Sonia Prina), et la rhétorique chevaleresque de l’Arioste y répand beaucoup de douceurs qui deviennent vite des fadeurs (surtout avec un pareil Médor, haute-contre). Mais enfin Emmanuelle Haïm enlève cela de façon si entraînante ; la fantaisie de David McVicar, metteur en scène, trouve tant qui stimule, ravit ou pique la curiosité dans ce monde à magies, et avec tant de grâce et toujours style ; Henriette Bonde-Hansen et plus encore Lucy Crowe sont tant à croquer dans leurs airs élégiaques et fleuris. On préfère à l’opéra des personnages plus palpables et plus de vraie action dans le chant et du fait du chant. Mais pas de doute, c’est là le bon ton d’aujourd’hui, et il se montre là sous son meilleur jour.

Orlando de Haendel au Théâtre des Champs-Elysées, le 7/11/2010

 

On n’aurait pas manqué pour un empire l’absolue rareté qu’est Otello de Rossini, largement laissé de côté (même au concert) par la vague, la déferlante Rossini des années 75/80 qui nous a retrouvé et fait apprécier tant d’œuvres supposées mineures. Otello est supposé majeur ; légende il y a ; mais malentendu aussi, car c’est la seule Desdémone en fin d’opéra qui a fait légende, avec son Saule et ces vingt minutes continues et pour ainsi dire vraies, vécues et chantées dans leur durée même, comme Rossini n’a jamais eu à le faire ailleurs. Le triomphe de Colbran puis Pasta et Malibran (celle-ci se frottant aussi au rôle d’Otello), les reines de notre Rossini Renaissance ne l’ont pas ambitionné pour elles, pas même Horne à qui cimier et plumes vont mieux. Il est vrai qu’il faut à côté de la prima donna trois ténors, on dit bien trois, et vocalisant avec élégie (Rodrigo) et énergie (les autres). Une Desdémone, surtout si tard venue dans l’action, ne suffit pas à ce spectacle-là. Avec Anna Caterina Antonacci [ci-contre], royale, Desdémone s’est trouvée : osant la mi-voix, l’imposant (et le silence, le recueillement aussi) à une salle pleine prête à tousser, et inventant des murmures d’élégie,  toute une sonorité propre de l’évocation, de la réminiscence, en sorte qu’un espace neuf s’ouvrait soudain, avec cette harpe, et cette musique si peu voyante, cherchant si peu l’effet, et qui chantée avec cet ascendant nu de tragédienne lyrique ainsi vous met à genoux. John Osborn [à droite] en Otello, le beau et sensible Dmitry Korchak [à gauche] en Rodrigo  ténorisent et vocalisent à qui mieux mieux, mais leurs noms shakespeariens insolemment détournés, vidés de leur substance, leur font la tâche plus inhumaine. La revanche de Shakespeare est qu’il rend ridicules des personnages qui sans lui ne seraient que convenus. Avec une direction de Evelino Pìdo souple comme du fil barbelé, peu de chant ce soir, des voix seulement. Mais Desdémone nous crée un moment d’absolue exception, magique.

 Otello de Rossini au Théâtre des Champs-Elysées, le 11/11/2010

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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