La nouvelle production de Mathis le Peintre à l’Opéra-Bastille

 

Mathis le Peintre n’est pas vraiment une œuvre pour l’esprit français : trois heures et quelque de musique soutenue et continue, des kilomètres de mots, et de mots à idées, aux enjeux élevés mais (même sur fond trop réel de guerre et de persécution) imparfaitement actuels ; des héros avec élévation d’esprit, idéalisme affiché et même religion ; musique d’ailleurs confondante de savoir-faire et même savanterie, qui sait tout, d’avant Luther à après Berg, et qui ne nous le laisse pas ignorer. Ajoutons la vague auréole de l’œuvre maudite, sérieusement ternie par de nouvelles modernités très vite survenues, et très remuantes. Qui veut d’un tel Hindemith ? Avec tout ça, et ces indéniables lourdes longueurs, rappelons-nous un peu nos tout premiers Maîtres Chanteurs. Et c’était sans surtitres alors. On a tout aplani en sorte qu’un assez colossal monument soit abordable de plain-pied. La salle a suivi. Admirable !



Premier héros, Christoph Eschenbach. Nul comme lui ne domine et exprime pleinement l’absolue germanité de l’œuvre, l’éclaire et éclaircit, en communique l’intelligence avec une humilité héroïque.

Le merveilleux Orchestre de l’Opéra sait tonitruer s’il faut (les cuivres, les péripéties guerrières), mais fait son étoffe délicate et même discrète pour le chant (la conversation, souvent) qu’il n’accompagne pas mais conduit, avec une souplesse, un effacement et une fluidité exemplaires. Honneur aux chœurs, dont Hindemith met à l’épreuve tous les talents, ampleur mystique, martèlements d’apocalypse.


Quant à la distribution, où chacun pris en particulier se montre admirable (et personne n’est ménagé), elle est plus étonnante encore comme ensemble : trois ténors de ce calibre et de ce punch ensemble, deux sopranos capables d’un tel duo au III, un protagoniste pareil pour un rôle écrasant, ça ne se réunit pas par hasard, mais ça s’est voulu, et a travaillé dans le même sens. L’étonnant chez Matthias Goerne (Mathis) est la longueur et la plastique du souffle, qui lui permet déclamation ou conversation aussi bien, avec de longues tenues, une parfaite intelligibilité du texte, et des aigus qui font corps avec la voix et ne se montrent jamais comme des aigus. De l’interprète on dira seulement que sa scène finale, à force d’effacement et de silence, met aux bords des larmes une salle suspendue à ses lèvres ; et soudain on se dit (surtout un tel duo de femmes venant juste avant) qu’en esprit de pauvreté, en dénuement vocal (mais pour un effet de quelle force) , le très ostensiblement franciscain (et largement plus long, et pas moins plein de mots) Saint François d’Assise ne faisait pas aussi simple, n’utilisait pas avec un sang froid pareil la tension dramatique accumulée, et nous menait moins haut. Le duo d’avant, double adieu de deux femmes diversement aimées, n’était pas moins déchirant de détresse, indulgence, et sensibilité. Ailleurs dans Ursula Melanie Diener peut être à la limite de ses moyens, il y faut par moments une Senta réfrénée, de tension exaspérée. Sa discrétion et sa tenue, là, sont ineffables. La plainte de Regina (Martina Welschenbach) touche aussi juste et profond, avec la même discrétion. Les trois ténors, Scott MacAllister, Michael Weinius (à suivre, les grands Wagner ne sont pas loin), le toujours étonnant Ablinger-Sperrhacke sont prodigieux de caractérisation, naturel  et endurance. Quel plateau, et pour quelles demandes ! (Ci-dessous, Melanie Diener et Matthias Goerne)


 


Et quelle œuvre, quand on l’expose ainsi ! Chez Olivier Py aussi, un maître mot, l’effacement. Tout pour l’œuvre. Il l’a scrutée et mesurée, et comprise, il l’aime : et il nous la communique. Le Retable, génialement esquissé au Prologue, n’est pas le héros ici, rien pour le décoratif. Seulement, à peine cernés, des lieux et une époque de trouble. Et le drame d’un homme, tiraillé entre les deux devoirs qu’il se fait, la cause du peuple et son travail d’artiste. Avoir réussi une telle tension dramatique sur des enjeux si théoriques : là est le plus remarquable exploit d’un grand homme de théâtre, qui fait d’ailleurs bouger ses acteurs avec une sensibilité millimétrique et une sympathie contagieuse. Mathis, Py nous le dit assez bien, pourrait être l’opéra du XXe siècle qui a su le plus concrètement et explicitement prendre à bras le corps les problèmes contemporains vitaux et en faire musique. On savait que c’était escarpé, et ça faisait peur. On s’aperçoit que, vu et voulu ainsi, c’est très simplement abordable et actuel, et proche. C’est la meilleure nouvelle de l’année lyrique. On l’entend et y entre mieux à la seconde fois, et même la troisième. Mais les Maîtres Chanteurs aussi, non ? Et même Tristan. Essayez. Pareille occasion ne se représentera pas de sitôt. Moi-même, vous savez, je n’avais jamais vu Mathis ! Mais ça valait la, peine d’attendre. (Opéra Bastille, le 16 novembre 2010)


A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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