Deux fois le récital, avec des différences !!

 

Une très jolie voix, à timbre, un timbre d’emblée vibrant, qui n’a pas à chercher sa projection, un timbre/prisme, avec des couleurs, et du charme. Un chant aussi direct, présent, vivant, ça ne s’entend plus si souvent ! Avec cela, le même goût de faire partager qui ruisselle chez l’autre Canadienne, Marie Nicole Lemieux, avec une générosité parfois embarrassante. Faut-il tenir pour admis désormais qu’à un récital de chant on est entre potes et qu’à la limite, à la fin, au lieu de taper dans les mains en cadence, on reprenne en chœur ?

Karina Gauvin (accompagné au piano par Michael Mc Mahon) s’est de fait mis la barre très haut en commençant par trois Haydn anglais, que chantaient autrefois (mais oui !) Lotte Lehmann et Elisabeth Schumann (à laquelle précisément elle fait penser plus d’une fois, par le jeu sur le timbre : référence pas mince). Groupe splendide, traité — She never told her love notamment — avec une concentration sobre, une intériorité prometteuse. Duparc ensuite visait aussi haut, un Phidylé très (trop) déployé, une Invitation au Voyage superbes de voix, sans doute un rien trop haut pour l’imagination artiste. Bizet suit, en honneur à l’Opéra-Comique, authentiquement éblouissant, de facilité, de joliesse vocale, d’abattage — et un trille sensationnel ! C’était ouvrir la porte : toute la seconde partie, que ce soit Britten ou Copland ou Poulenc ou Kurt Weill, sous des apparences de diversité ne montrera plus que la même chose : un goût de plaire et une capacité de plaire, une proximité affichée et revendiquée, comme pour recréer une ambiance contact, cabaret, saloon ou télé, au choix. Très joli succès, qui ira grandissant à mesure que la performance (Youkali de Weill !!) se banalisera. Cette façon de laisser (ou vouloir) le récital tourner en cabaret est-elle devenue inévitable ?

Opéra-Comique à Paris, le 11 janvier 2011 (Photo Michael Slobodian)

 

On a eu la réponse aussitôt après avec Thomas Hampson. Programme d’absolue rigueur, qui demande même au public quelque sacrifice : les Kindertotenlieder de Mahler avec piano ont quelque chose de forcément anguleux, sonorement heurté et dérangeant, même avec le piano souverain de Wolfram Rieger, d’une ouverture de spectre (en timbres comme en puissance) presque infinie. Les six Schubert/ Heine ouvrant le programme sont également sans concession aucune, se terminant de même façon à la fois heurtée et hantée avec le terrible Doppelgänger : en sorte que l’assez important groupe de mélodies de Samuel Barber qui vient au milieu fait presque figure d’interlude gracieux, Dieu sait pourtant qu’elles sont sévères et tenues comme du lied made in Europe !! Programme donc aux raffinements invisibles et exigeants, que le public (fort nombreux pour un dimanche soir) a écouté avec une attention quasi religieuse, Hampson lui-même officiant avec un sérieux, un engagement et d’abord une réussite vocale exemplaires. Quelque chose s’est libéré dans ses aigus, d’une puissance et d’une fermeté neuves ; quelque chose de plus sobre et nu se lit aussi dans son visage, à hauteur même des textes suprêmes qu’il sert.

L’hommage rendu par l’assistance est le plus rare : de palpables secondes de silence avant d’applaudir, à la fin de musiques graves et d’accords tenus, comme expirants —silence qui veut dire que le partage, la communication ont été ici autrement essentiels qu’ailleurs la simple joie de battre des mains ensemble parce que ç’a été joli, et qu’on en redemande. Les bis d’ailleurs, trois fois Mahler, ont montré dans Erinnerung un Hampson lui-même d’une facilité juvénile et d’un sourire vocal sensuel entièrement retrouvés ; et dans Ich ging’ mit Lust la plus entêtante et odorante odeur de fleurs et de printemps qui se puisse respirer en musique. Une autre vérité se montre là, trop rare hélas. Car il n’y a guère aujourd’hui que Hampson à avoir mené sa carrière avec un tel sang froid, charmant sans complexes avec Gershwin sans que rien ne s’en marque dans les Schubert et surtout Mahler qui sont son apostolat d’artiste !

 Théâtre des Champs-Elysées, le 16 janvier 2011 (Photo D.R.)

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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