Eau pure schubertienne et lumière italienne

 

De l’eau pure. Longtemps dans la masse toujours bruyante et souvent clinquante des récitals, le piano de Schubert apparaissait comme une oasis. Enfin l’eau pure, celle qui rafraîchit, mais purifie aussi, et semble nettoyer ce qu’elle touche. Une bonne raison en est que, très longtemps très peu publique, elle n’attirait que des interprètes eux-mêmes prêts à y engager leur part de silence, leur dédain du bruit, à s’y refaire une pureté. Notre mémoire remonte assez loin pour nous dire qu’avant un Brendel qui débarquait, un Pollini parfois, plus tard un Ashkenazy ou un Kovacevich (à l’époque Bishop), personne n’aurait fait une salle en programmant pour un soir le seul Schubert. De très rares Grands Anciens s’y risquaient, jamais Arrau, qui redoutait l’épreuve et a confessé ne savoir par quel bout prendre la grande majeur ; évidemment Richter à qui rien ne faisait peur ; et Kempff, Serkin, mais pas aussi souvent que leur apostolat aurait voulu. Andras Schiff a suivi, dont un marathon Schubert en cinq ou six soirées a été une des merveilles majeures de Piano Quatre Etoiles aux années 90. À cette époque, qu’il jouât Bach en autres marathons ou ces Schubert, tous les pianistes de Paris se donnaient rendez-vous aux soirées Schiff, rien que pour écouter la sonorité, sa splendeur et sa simplicité en même temps, et se demander comment cela est possible. La réponse est simple. À force de simplicité, tout simplement.







Schubert, depuis, est devenu une mode ou, pour mieux dire, un culte. C’est comme si, désormais, le jouer est la preuve qu’on est musicien plus encore qu’on n’est pianiste, et la garantie en même temps d’un public. Le malheur est que tout culte produit ses pharisiens, ses profiteurs et ses faux prophètes. Devenu domaine public, le piano de Schubert est aux mains de ceux qui y voient surtout ce qu’il est le moins, ce qui répugne le plus à sa profonde et tragique innocence : un miroir ou un complice ou un déversoir à leurs états d’âme et humeurs. Comme la salle du Théâtre des Champs Elysées, qui a si souvent entendu cela récemment, a dû se sentir rincée par la présence pacifique d’Andras Schiff revenu ! Son programme était le plus nu, le moins flashant, le plus ordinaire et par là même nécessaire qui soit : les Moments Musicaux, les trois Klavierstücke, les deux séries d’Impromptus. Schiff nous a joué cela avec son air tranquille et faussement doctoral, désormais relevé d’une très perceptible pointe de sourire, et l’a joué amicalement, familièrement, comme il distribuerait du pain ; faisant croire que ce n’est pas difficile ; démontrant qu’il n’y a pas besoin de s’infliger de visibles tourments pour y arriver, s’arracher ça du dedans. Eau pure ! Il ne nous en a pas gâté le goût unique en la trempant de sueur et de larmes. On n’a pas remarqué de pianiste dans la salle.

Théâtre des Champs-Elysées, le 1er février 2011




La remarquable série chambriste Convergences  organisée à l’Amphithéâtre Bastille en marge des représentations qui s’y prêtent a fait salle comble (et enthousiaste) en novembre à propos d’Hindemith. Avec Zandonai, c’est juste un tout petit peu moins plein : la musique italienne est supposée ne rien savoir faire en dehors de l’opéra.

Mais la chaleur italienne a rétabli la balance, l’enthousiasme a suivi. Il allait légitimement au magnifique Dorique de Ottorino Respighi, magistralement donné par le Quatuor Aron et en fin de programme Il Tramonto, du même Respighi, enrichi cette fois de la présence magique d’Anna Caterina Antonacci, de son dire souverain plus encore, a été carrément acclamé. Mais le plus surprenant est venu dans l’intervalle. Le même D’Annunzio qui a donné à Zandonai le livret de sa Francesca da Rimini semble avoir tiré de leur gentillesse un peu lisse ou de leurs barcarolles trop napolitaines les mélodistes italiens de son temps. Deux groupes de Respighi, mais Paolo Tosti d’abord, sur poèmes de D’Annunzio en ont apporté la révélation assez secouante. De Tosti voici notamment une Visione, un Che dici, o parole del saggio qui installent d’emblée un trouble, des sous-bois ou des demi-jours, des intermittences du cœur traduites en musique dont ses tubes cosmopolites à l’usage de Caruso ou Melba, vrais tubes au demeurant, ne donnent en rien idée. Mais de Respighi voici notamment un Sopra un’aria antica qui en six ou sept minutes fait tenir tout ce qu’on étirerait ou tortillerait ailleurs dans quelque Voix humaine censée montrer tout des affetti tels qu’ils peuvent se chanter. Antonacci diseuse et tragédienne, avec sa façon unique de tenir la scène et de chercher des yeux l’auditeur/spectateur y est pour quelque chose, certes. Mais il est bien temps qu’une interprète de ce calibre, et dont le parlare cantando est si naturel et si beau, nous montre que l’Italie d’alors a dit son mot, et quel mot, dans le concert des nations. Des préjugés (parisiens notamment) tomberont. Le Festival d’automne était là, en force. On a vu M. Dusapin applaudir Tosti. Evénement.

Amphithéâtre Bastille, le 5 février 2011

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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