Carmen & Fidelio

 

On n’aura pas de nouvelle Carmen si on n’en fait pas débuter une, qui peu à peu s’affirmera. C’est la noble et ingrate mission de maisons moins en vue, mais où l’on fait ce travail-là, et le fait bien. C’est un peu la spécialité hexagonale de Nancy que Valérie Chevalier (qui s’y occupe du casting) étant allée à la pêche (auditions et le reste) donne leur première chance à des presque inconnus, qui feront carrière. On y a vu débuter une Martina Serafin, et mettre le pied à l’étrier dans Zanetto et des Rossini à une Karine Deshayes, qui certes précisément sera bientôt une épatante Carmen. Aussi va-t-on à l’Opéra de Nancy les yeux fermés, comme on entre dans un restaurant en habitué : on fait confiance à la maison.

Dans la Carmen cru 2011, rien ni personne n’est déjà mémorable : mais c’est un formidable bon point que quatre jeunes en prise de rôle soient tous au moins montrables, et nous fassent ensemble une Carmen ressemblante, vivante, et où la mise en scène de Carlos Wagner fait fourmiller des images séduisantes (notamment avec les enfants, traités de façon neuve et charmante). Timbre acéré et corps de voix svelte, agile dans le mouvement et le chant, Isabelle Druet sait tenir la scène : au bout des représentations de Nancy et Metz conjointes, elle aura l’autorité, l’abattage, et fera parler d’elle. Le José de Chad Shelton est sensible, honnête (comme le personnage veut) et couronne sa Fleur d’un si bémol intériorisé et ardent (comme Bizet veut), délicatement falsettisé. De ces deux-là jusqu’aux comprimarii, bon cast bien individualisé. Plus d’une Carmen de grande maison et annoncée glamour ne satisfait pas autant !

Nancy, 18 février 2011 (Photos R. Adjarpasic)

 

Joie de retrouver un Fidelio où enfin la parole n’est qu’à Beethoven : très significativement, après ovations et ovations, Kurt Masur a levé de son pupitre la partition et c’est elle qu’il a fait applaudir. Plus de dialogue, plus de costumes ni de dramaturgie comme on nous les trafique désormais, la musique et le chant seulement. Quel repos ! Et quelle excitation, quand Beethoven est donné avec cette fraicheur, cette énergie, ce constant naturel dans la vivacité et les relances ! Et comme l’action redevient claire, explicite, simple, urgente, quand on ne l’assassine pas d’idées et intentions ! Beethoven suffit et ceux qui tiennent Fidelio pour à peu près le plus sublime et nécessaire ouvrage lyrique et dramatique qui soit étaient à la fête.

Le National jouait-il bien ? Qu’importent les détails. La cohésion, l’élan, l’enthousiasme y étaient, les musiciens semblaient manger dans la main de leur vieux mentor, visiblement creusé, émacié, et indomptable. Quel réconfort ! Melanie Diener a développé à l’occasion de Mathis der Maler une audace, un abandon plus grands dans l’aigu, ses longues phrases frémissantes, le tranchant de ses si naturels étaient d’une grande et noble Leonore. Burkhard Fritz apportait même générosité (un rien plus prudente) à un Florestan qui sait faire chanter la phrase, attaquer le récitatif, et tenir la tessiture. Mémorable départ du trio Euch werde Lohn. Et non moins mémorable relance entre les deux dames (exquise Sophie Karthäuser en Marzelline) en fin de trio du I. Le Rocco de Kurt Rydl fait un peu noir et rugueux, au regard ; et Pizarro est sûrement un rôle où Matthias Goerne n’a que du mal à se faire, forcé de grossir le son, n’ayant pas le mordant de tant de voix sales qui font un succès avec ce rôle si ingratement écrit pour la voix, lorsque la voix est bonne (seul Hotter jadis… Mais il n’y a pas eu deux Hotter). Splendide soirée aux détails évidemment imparfaits, mais qui rend confiance dans le pouvoir qu’a le lyrique d’électriser.

Théâtre des Champs-Elysées, 21 février 2011

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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