Jeu d’orchestres




Photo J.F. Leclercq/Opéra de Paris

 

On avait entendu l’orchestre de l’Opéra de Paris en superforme le 18 janvier, se sachant à la parade et voulant plaire, pavanant tous ses pupitres (et quand ils s’y mettent, ils brillent) dans la Quinzième de Chostakovitch qui est, il faut bien le dire, un peu faite pour ça. La vraie démonstration, serrée, tendue, unifiée, était donnée de façon forte avec un superbe Deuxième concerto de Brahms que François-Frédéric Guy et Philippe Jordan menaient d’égales mains de maître  (et le pianiste avec des fracas de sonorité splendidement maîtrisés, jusqu’au chant profond). Mais l’orchestre est en grande forme, on le sait. C’est la meilleure cure pour lui que d’être passé cette saison déjà de Hindemith à Puccini puis Zandonai avec un bonheur, une légitimité semblables.


On a entendu le Concertgebouw avec Mariss Jansons donner même démonstration à Pleyel le 14 février : s’agissant d’un orchestre d’estrade, c’est-à-dire de permanente parade (et qui ne l’est qu’occasionnellement de fosse), d’un orchestre qui est sans doute le plus performant du monde en outre, c’est la moindre des choses. Mais on se permettra d’y mettre un ou deux bémols. La Septième de Bruckner était annoncée, avec le Vingt-quatrième concerto de Mozart, pianiste Leif Öve Andsnes. Programme sévère, sobre, souverain. Il n’attire pas tout le monde (pas plus qu’Andsnes n’attire tout le monde), mais ceux qu’il attire il les attire vraiment. Le programme ne semblant pas au goût de toutes les parties prenantes de leur tournée, une autre Septième a pris la place de Bruckner, celle de Beethoven. Grande musique, certes : mais démonstration tout autre quant au souffle, à la continuité coulée de la conduite, à l’allure Rolls-Royce qui longtemps fut l’image de marque du Concertgebouw.

Mais Beethoven a plus vite fini que Bruckner, et il a fallu ajouter un croupion au programme trop écourté, un croupion en exorde, et ce n’est pas une bonne idée quand on a à l ‘affiche un pianiste comme Andsnes, qui pose et exige et obtient un climat, une solennité dans ce climat, un sens du rare et du murmuré. Mozart d’emblée, et ainsi donné, c’est déjà le morceau de résistance. Rossini avant, (l’ouverture de l’Italienne) festif, avec chapeau chinois, timbres délicieusement acides, d’un jouissif avoué, c’est très joli mais ils sont dix qui ne sont pas le Concertgebouw à faire ça aussi jouissif et preste et acidulé, avec un Dudamel par exemple. Si on en fait la remarque, c’est qu’on n’a pas pu ne pas remarquer au larghetto de l’ut mineur de Mozart, qu’Andsnes jouait avec une humilité héroïque et tendue, un legato sachant faire oublier qu’il est essentiellement tension (inquiétude), imposant sa part de silence, les bois acolytes se souvenant qu’ils venaient de s’esbaudir dans Rossini, et en gardant trace sonore, un rien clinquante et m’as-tu-vu. On veut bien croire qu’un programme, c’est sérieusement pensé, pesé ; et celui-ci à l ‘origine était exemplaire, demandant à Andsnes (qui n’est pas n’importe quel bon pianiste) d’établir le climat (avec part de silence on l’a dit, et ferveur) où Bruckner déboulerait ensuite ses célestes et indéniables longueurs. À l’arrivée restait un programme passe partout, pas vraiment à la hauteur d’une image du Concertgebouw qui est tout sauf passe partout (ou touche à tout).


Entre temps (Pleyel, 12 février) le National s’était remis aux mains de Gardiner pour ce que Gardiner sait le mieux, et sait inspirer aux autres : Berlioz, dont il faut bien dire que les orchestres français (qui autrefois semblaient ne jouer que la Fantastique et la Damnation) l’ont beaucoup abandonné à d’autres. Virtuosissime Ouverture du Roi Lear dont on doit bien dire que dans la trilogie shakespearienne regroupée ce soir elle manque d’assez loin et haut la hauteur du sujet ; et plus remarquable encore Thrène (avec la participation du chœur) sur Hamlet mort avec, ici, des inventions de timbres, de soupirs, de rythmes où Shakespeare n’est pas tout juste embaumé sous de très beaux sons. La merveille était évidemment La Mort de Cléopâtre, souvent simplement soupirée par Anna Caterina Antonacci avec un tact de tragédienne inspirée, qui libère le son seulement quand c’est nécessaire et ne fait que dire son texte superbe, sur des obstinatos ou des entrecoupements  où chef et orchestre réussissent une fusion (ensemble et avec elle) mémorable, justement ovationnée. Petrouchka rutilait ensuite, clinquait et miaulait comme il convient, avec quelque chose de presque relissé et relustré, très revenu à une civilisation décente.

AT

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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