Siegfried à l’Opéra Bastille

 

Ovations méritées pour l’orchestre. Le geste de Philippe Jordan s’est élargi, et assume avec un sang-froid superbe la dimension épique qui est l’essentiel de Siegfried. Le tissu des cuivres sait se faire selva sonore, compacte ou mœlleuse, se laissant traverser de fusées de cordes rôdeuses ; le mystère de la forêt au II sera là, à plein, avec ses ombres menaçantes, ses murmures et ses tendresses aussi. Il ne sera que là, hélas : tant, malgré un cast vocal d’absolu premier ordre (et presque plus difficile à réussir que l’exécution musicale, quand on dispose d’un tel orchestre), la mise en scène semble prendre plaisir à nier la dimension épique (et joueuse, et juvénile), l’aplatir, comme pour systématiquement tourner en dérision ce qui a pu, pour le meilleur et pour le pire, passer pour une incarnation idéale allemande de la jeunesse.


La grotte de Fafner (Photo X)

 

Torsten Kerl a chanté son tout premier Siegfried avec une fraicheur, une facilité et une sveltesse de voix uniques aujourd’hui (depuis pas mal de temps en vérité : depuis le Windgassen des commencements) ; l’endurance aussi, que lui permet son format athlétique ; on le sait (depuis une inoubliable Tote Stadt) formidable acteur, habité, et agile. Mais M. Krämer le boudine de bout en bout dans une salopette qui le rapetisse ; le pare d’une queue maigrelette de cheveux à la fois crépus et jaunasses ; le fait pleurer comme un bébé à l’évocation de sa maman dans le giron de Mime ; s’il ne lui fait pas sucer son pouce, c’est qu’il n’y a pas pensé. Ôter à un personnage de théâtre les chances que le chant (qu’il domine superbement) et le mouvement (dont il est capable) lui donnent de s’épanouir et rayonner, c’est un très vilain manquement aux lois du théâtre les plus évidentes.

Torsten Kerl (Siegfried) et Wolfgang Ablinger-Sperrhacke (Mime). (Photo X)



Ce n’est pas un hasard si on applaudit largement plus le Mime (d’ailleurs supérieurement chanté, joué et dit) de M. Ablinger-Sperrhacke : c’est qu’on en a fait un Mime qui fait rire, avec ses airs de nounou folle à perruque et ses façons (jusqu’au tablier) de ménagère de série TV allemande. Mais depuis quand Mime doit faire rire ? Il devrait nous inquiéter plutôt, la menace dont il est porteur se sent en permanence dans l’orchestre qui le sous-tend. Mais la scène n’en montre rien. En vérité, à part un monte-charge pour un ours (qu’on ne reverra plus, ni l’un ni l’autre ; joli caprice de diva) et, en fin de partie, à nouveau les escaliers du Walhalla à la dix-huitième (ou à peu près) marche desquels la vierge qu’on sait est endormie, elle ne nous montre pas grand chose. Une, non deux, très jolies toiles peintes là haut pour dire la forêt. Au sol, rien. Un Fafner tronçonnable composé d’hommes nus portant des caisses d’armes (marque Rheingold). Celui de chair et d’os qui émergera pour se battre avec Siegfried est bien bonhomme, un gros grand Roi Ubu plutôt, et se bat bien platement.


Tout sur scène est laissé à la conversation, et il est vrai qu’on ne cesse guère de parler, questionner, discuter dans Siegfried. Aussi M. Krämer ne fait-il pas de direction d’acteurs, seulement de la direction de conversation d’acteurs. On pourrait se croire au théâtre parlé (ce n’est pas un reproche, tant le détail de l’expression est précis, naturel) si l’orchestre n’était pas là, somptueux, détaillé, avec cette opulence sobre. Exceptons deux grands moments scéniques, dus à l’ascendant propre des personnalités, et à Wagner aussi. Stupéfiante autorité, poids vocal inouï de Juha Uusitalo dans sa scène avec Mime au I, réussie à tous égards et jouée par deux superbes acteurs. Poids et affrontement plus frappants encore au début du III entre ce même Wotan et l’Erda gigantesque de Qiu Lin Zhang, dans le seul tableau de toute la soirée qui soit dramatiquement, à plein, évocateur.

Juha Uusitalo (Der Wanderer) (Photo X)

Qiu Lin Zhang (Erda) (Photo X)



La dernière scène affaiblit l’impact exemplaire de ce IIIe acte, bien poursuivi avec la querelle œdipienne opposant le Père et l’Ingénu. Escaliers ; découverte du trouble amoureux, du désir, de la peur, par marches interposées, qui interdisent toute proximité, tout contact, tout jeu. Ah mais, en consolation, on a pu voir flamber dans un coin trois dernières lettres du mot Germania que si orgueilleusement on avait vues se pavaner dans Rheingold, quand l’avenir était promesse. M. Krämer a la rancune tenace. Son intelligence, sa culture supérieure, ses options tranchées sont hautement respectables. Il sait de quoi il parle et pourquoi il nous le montre ainsi. Nous cependant, spectateurs, n’avons pas à être otages de ce contentieux-là. Si on nous montre Siegfried, nous avons envie d’aimer Siegfried avec ses naïvetés, et toujours en braies s’il le faut. Il n’est pas convenable qu’on nous fasse porter notre sympathie plutôt à Mime, au motif qu’il fait rire. Comme si on allait à Siegfried pour rire, même un peu et de temps en temps ! Ce Mime d’ailleurs n’est plus nain ni laid, mais grand, très bien de sa personne : n’avoir plus à le craindre, n’avoir plus de son fait peur pour Siegfried nous ôte notre part à nous du drame.  Et priver Siegfried et Brünnhilde, qui ont dans la dernière demi-heure des choses si difficiles à chanter, du plaisir de le faire avec une jubilation physique dont ils sont porteurs, mais que les escaliers inhibent, c’est très vilain.

(Photo X)



Disons encore la performance simplement solide de Mme Dalayman ; et simplement bonne de Mlle Tsallagova, Oiseau assez bizarrement refiguré au sol, en chair et en os (et avec lunettes et miroir) ; les moyens phénoménaux annoncés par Stephen Milling, Fafner tout neuf ; et le cor solo tout simplement magique de M. Vladimir Dubois. Quel dommage qu’auprès de lui on ne nous ait pas montré le Knabe de légende qui en joue !

Opéra-Bastille, le 1er  mars 2011
 

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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