Cendrillon et Luisa Miller sous les feux de la rampe

 Il n’y a pas de hasard. Si on donne si peu Cendrillon de Massenet malgré la quantité d’assez petites voix françaises pas mal faites qui seraient prêtes à la chanter, c’est d’abord que dramatiquement elle est mal ficelée. L’action, l’anecdote plutôt, s’y enlise en de longs temps morts, parfois certes animés en divertissements et danseries, mais temps morts pour autant. En plus, musicalement, bien galbée et joliment instrumentée comme elle est, elle reste mélodiquement inférieure, sans rien qui accroche l’oreille ou la mémoire.

L’Opéra-Comique n’en a pas moins parfaitement raison de rendre sa chance à une œuvre qui lui appartient historiquement, et y a mis du soin : le chef et l’orchestre (Minkowski et Les Musiciens du Louvre / Grenoble) sont à la mode ; les costumes ont plumes et aigrettes, selon le délicieux style Granville animalier qu’on voit sur tout ce que l’Opéra-Comique imprime ; le metteur en scène, Benjamin Lazar, a la cote, et on l’essaye ici sans ses bougies.





On a mis du soin à choisir et apparier les voix. Judith Gauthier (Cendrillon), Michèle Losier (le Prince charmant, très justement travesti), Eglise Gutiérrez (la Fée), phrasent vraiment leurs phrases, les emplissent avec style, avec goût, et y ajoutent les flashes d’aimable virtuosité que Massenet leur demande, la Fée surtout, créée par Mme Bréjean Gravière (ou Silver), celle à l’intention de qui Massenet fit à Manon un Fabliau. Mais ce sont de fragiles voix, peu pénétrantes, projetant peu, et pour elles Minkowski amenuise son orchestre et même l’éteint avec une très amicale sollicitude. Mais c’est comme s’il s’en revanchait aussitôt après en libérant énergies, pulsions rythmiques et sonorités, celles-ci criaillant avec une fâcheuse stridence. Ce bien inutile boucan est encouragé, hélas, sitôt qu’apparaissent Mme de la Haltière et ses deux péronnelles, à elles trois une basse-cour. Quel sens cela a-t-il de vouloir montrer dans son style et dans ses termes un ouvrage aussi délicat et daté (et même passé, comme on dit de rubans), quand on y met aussi grossement en vue Mme Podlés dont le gloussement dépoitraillé et le geste outré nous emmènent au beuglant ? Le rôle est parodique, certes, mais ici on est à la charge, la canonnade. Massenet en sort toute porcelaine cassée. C’est délicat, le mélange des genres. La féerie fait long feu quand la farce est lourde. Mais ça fait rire. Alors…


Photos Elisabeth Carecchio
Opéra-Comique, le 5 mars 2011

 

Luisa Miller aussi est un opéra qu’il faut aider. C’est du vrai Verdi et du meilleur, mais hors un très fabuleux air pour le ténor, d’ailleurs jamais chanté dans le ton élégiaque qu’à la différence du reste du rôle il demande, il n’offre rien, mais rien qui accroche l’oreille, sans pour autant cesser de demander aux voix de vraies prouesses, de style mais aussi de virtuosité ; dans la musique ne cessent pas de passer allusions et présages pour Rigoletto ou Traviata, on est dans le meilleur atelier du meilleur Verdi ; l’action dramatique, plus flottante, y est aux mains (si on peut dire) de trois clefs de fa, entre qui les rapports sont difficiles à rendre clairs au spectateur (même avec surtitres).


Photo Agathe Poupeney (Fedephoto)

La bonne production de Gilbert Deflo, minimaliste, est restée bonne, mais entre les personnages, en cette énième reprise, le moins qu’on puisse dire est que les boulons ne sont pas très serrés. Tout repose donc sur les voix — ce qui est un peu injuste pour une œuvre mystérieuse et marginalement mystique, sur laquelle l’ombre de Schiller pèse encore un peu —, au moins par la vertu des Miller père et fille, vertu sans quoi rien d’un tel mélo n’arriverait. Côté voix le ténor, Marcelo Alvarez, est annoncé fatigué : mais même fatigué, il reste suprême, de phrase, de timbre, de classe. Chez les clefs de fa, Franck Ferrari en Miller est péremptoire et largement gagnant, sans être pleinement baryton Verdi ; Wurm, Arutjun Kotchinian, reste un peu trop caricature de traître, noire, voix creuse, avec chapeau ; mais Orlin Anastassov en Comte Walter est simplement superbe, de tenue, de timbre : un jeune Ghiaurov. Très à part il faut mettre la performance miraculeuse de Krassimira Stoyanova, qui chante avec une plénitude, une pâte, une chaleur, un miel dans la voix comme on n’en entend plus. Mais à Luisa, injustice de Verdi, n’est pas dévolu d’air en lui-même mémorable : c’est donc à elle seule que Stoyanova doit l’ovation qui l’a saluée. Daniel Oren change en action de chaque instant son admirable orchestre ; chœurs épatants ; timbre avantageux de la Duchesse, Maria José Montiel ; et petite Laura simplement à croquer, Elisa Cenni. Très bonne soirée qui n’est que vocale. Personne ne s’est plaint.

Opéra-Bastille, le 7 mars 2011

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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