Parsifal – Anne Schwanewilms

Parsifal

On a bien besoin de temps en temps qu’une œuvre scénique qu’on connaît déjà assez bien nous soit rendue telle quelle, nue, abstraite, désencombrée des images, si aptes à imposer, et en tout cas distraire. Avec ses immenses étirements, récits et tunnels, Parsifal plus qu’aucune autre peut succomber au besoin qu’ont les gens de théâtre de nous le meubler. Et ce dès le Prélude du Ier acte dès lequel, plus d’une fois hélas, la messe est déjà dite.
On l’avait remarqué voici deux ou trois ans avec un Lohengrin venu des Pays Bas et qui nous offrait, pouvant oser hors scène son murmure évocateur,  sa quasi absence, l’Elsa magique d’Anne Schwanewilms. Les chanteurs, c’est eux en musique, et non les images, qui portent avec eux le pouvoir d’incarner. Quand ils sont bons, et qu’en outre il y a pour les soutenir et les soulever toutes les forces de l’Opéra de Munich réunies, on peut se dite : enfin Parsifal, et Parsifal seulement. Merci pour cette restitution.

Kent Nagano aime ces étendues lisses, d’apparence non accidentée, où la nuance (sonore, rythmique) peut jouer avec la délicatesse qu’y a mise Wagner, ce maître en assemblage et marquèterie musicale et qui (sauf dans le Ring et Meistersinger) peut se passer de scène, mais jamais de ce que Nietzsche appelait le théâtre de la (notre) représentation. Le Ier acte, simple déroulé de récits, immobilisations où les péripéties font à peine rupture de tissu, passe ainsi dans un rêve, notre rêve (unité au fond plus palpable ici que la tension que s’évertuerait en vain à produire un arc furtwänglérien tendu de bout en bout). A l’acte II, l’empoignade, le débat ente Kundry et Parsifal pourrait demander un rien d’affrontement vécu : mais la puissance d’incarnation portée avec elle par Angela Denoke (plus la part d’ombre dans sa voix apparemment si claire, mystère en pleine lumière) y supplée ; à quoi Nikolai Schukoff répondait avec la distance, la réserve voulue, mais le plein métal d’une profondeur grave dans la voix, bien rare chez un ténor, La performance vocale, on le voit, était à hauteur de l’occasion. A Kwangchul Youn manquera toujours, en Gurnemanz, la majesté, le rayonnement de haut, d’un Hotter, d’un Weber ou même d’un Talvela : mais quelle noblesse simple, quelle chaleur sombre, et quel beau chant ! Michael Volle, de haute allure, est sans doute aujourd’hui le meilleur Amfortas : et dans ces conditions idéales d’audibilité, quelle merveille que de tels mots, pour de telles émotions. Beau groupe, très franc, de Filles Fleurs, chœurs sublimes de présence (sans les insistances martiales qu’on y met trop souvent, par peur sans doute de les faire trop religieux). Leur effacement ici, parfois, ajoutait au mystère. Splendide soirée, d’une vérité et authenticité qui renvoient à leurs études (et brouillons) plus d’un de nos sémillants metteurs en scène.

TCE, 14 avril

Anne Schwanewilms

Eh bien elle, justement. La soprano allemande par excellence, la voix du Mondnacht de Schumann, la voix d’Agathe, d’Arabella, voix honnête et lumineuse, avec des tenues, des frémissements, des tendresses de violon (rappelons nous Elisabeth Grümmer très jeune veuve, et disant mettre dans sa voix le violon de son mari : et qui d’autre, dans le chant mondial d’aujourd’hui, même l’allemand, nous rappelle Elisabeth Grümmer ?). Entre deux représentations d’un Freischütz francisé, sur ce même plateau de l’Opéra Comique, l ‘Agathe rêvée (elle a inoubliablement été Euryanthe), celle qui porte en elle la vérité de Weber. Etrange, perverse coïncidence. Petite salle, pas de critique en vue, c’était un samedi soir, certes, et de beau temps ; public de Favart (il commence à avoir son profil), n’y connaissant rien de rien, et s’ouvrant volontiers, plus curieux que tant de ‘connaisseurs’ et ‘dilettanti’. Madame, robe rouge, crinière bond vénitien déployée, Desdémone incarnée, ne leur a pas fait la chose facile. Les Proses lyriques de Debussy dans un français aux voyelles exquises et sans consonnes fortes, prosodie (par la faute de Debussy) de toute façon inintelligible dans la tessiture ; des Wolf/Mörike en trois groupes ; l’opus 2 de Schönberg, au-delà du céleste, moment superbe où la chanteuse ne s’est pas laissée aller à son péché mignon, de traîner et s’alanguir un peu en fin de phrase (Elisabeth Schumann avait là une façon inimitable de sembler incliner sa tête sur le côté, dans le chant même, avec un sourire qui s’attarde). La qualité de voix, le grain précieux du timbre, la conduite du son, inimaginable de subtile délicatesse, tout cela est sans autre exemple qu’on sache aujourd’hui, du cristal de roche face à toutes les doubles crèmes qu’on voudra dans les emplois Strauss ; artiste avec cela : qu’on revoie en DVD ses Gezeichneten de Salzbourg, sa Maréchale de Dresde au Japon, mémorables. Qu’on coure à Salzbourg cet été d’ailleurs : elle y sera Impératrice de la Femme sans ombre. Il y avait malentendu entre le programme et cette salle-là précisément, où plus d’un en était à son premier lied, et peu prêt pour, disons, Storchenbotschaft de Wolf, avec mimiques. N’empêche. Le chant est charme en soi, celui-là l’est doublement, les oreilles s’y sont ouvertes, et l’admiration s’est exprimée, comme un bonheur. C’est cela qui est le plus beau. Le ‘connaisseur’ gardera en oreille outre Schönberg vraiment chanté, un Gesang Weylas de Wolf archet à la corde, émerveillé et tremblé, un Rosenband de Strauss, où le double miracle du timbre et des mots s’est réalisé à plein. Revenez, Madame !

Opéra Comique, le 16 avril

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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