Trouvère

Trêve de Pâques finie, reprise sur le front lyrique, coup d’envoi avec un Trouvère acclamé à Bordeaux, à Paris en version concert seulement. Salle comble, ostensiblement affamée de voix, et ne regrettant pas les Trouvères de scène, l’un absurde à Bastille, l’autre criard à Garnier, infligés à Paris ces derniers quarante ans. Réunissez les quatre plus belles voix du monde, disait (je crois) Toscanini, le Trouvère ne veut rien d’autre. Karajan l’a fait, réunissant à Salzbourg Mmes Leontyne Price et Simionato, MM Corelli et Bastianini, plus un orchestre de rêve. Bordeaux n’en donne pas autant, mais de toute façon pareil quatuor tout simplement n’existe plus. Emmanuel Joel-Hornak met ordre et mouvement dramatique dans une phalange aux timbres modestes ;

les chœurs se défoncent, tapant sur l’enclume, essayant ailleurs non sans bonheur la nuance piano : mais enfin ils font maigre. Même ainsi gentiment remis en espace, le Trouvère en concert laisse apparaître d’effroyables tunnels. Au chant donc de suffire à tout. Wenwei Zhang d’entrée de jeu, dans le récit de Ferrando, donne de l’ampleur, d’assez beau son, de l’autorité, ça part bien. On attendait impatiemment Elza van der Heever à son splendide air d’entrée, Tacea la notte placida : la cantilène y est, la fraîcheur de timbre aussi, pas vraiment la chaleur attendrie, la morbidezza qui va aux plus belles Leonoras. Visiblement de superbes moyens, qui iraient peut être mieux à l’autre Leonora de Verdi, celle de Forza, au chant aussi sublime, mais moins décoratif. Admirable Deserto sulla terra de Manrico off stage : c’est Giuseppe Gipali, très belle phrase, subtiles atténuations de timbre. Le trio Di geloso amor aura du mal à garder sa consistance: la vraisemblance scénique sur le plateau éclairé trouve ici sa limite. Au II triomphe pour Elena Manistina, qui sait mettre de l’opaque dans sa voix claire, évite de sombrer et trop ouvrir ses graves, et donne une leçon d’efficacité prudente. On ne dira jamais assez combien une bonne Azucena ne fait qu’une bouchée même d’un reste de cast royal. On y a vu Simionato, exemple absolu du triomphe de l’art sur les effets auxquels suffit la nature ! Manrico ne tient pas mal face à elle dans son bon Mal reggendo. Alexei Markov fait un tabac dans Il balen. N’est-ce pas Ludovic Tézier qui d’abord était prévu ? Le remplacement est bon, si on veut bien oublier que malgré son emploi type de vilain d’opéra, trop tenté de noircir, sombrer et donner du volume, Luna se voit attribuer ici ce qui avec les airs de Carlo dans Ernani et de Posa dans Don Carlo est sans doute l’essai suprême de Verdi en écriture belcantiste pour un baryton. Les moyens sont de premier ordre, du souffle et presque legato, ligne impressionnante, mais plasticité très relative du son, centrage approximatif de l’intonation, enflure un peu en panique de l’aigu claironné : de quoi se faire ovationner certes, avec la prestance en plus. Mais comme bel canto, c’est seconde garniture. Sans remonter à Battistini ou Schlusnus,  Hvorostovsky est toujours bien des nôtres, et Tézier aussi !

On n’aura pas de grâce ni de caresse vocale au III de Manrico avec un Ah si ben mio élégant, mais sans rien de soupiré ; sa Pira ensuite paye brillamment, comme son appel du Miserere et mieux encore, l’élégie de la prison (Ai nostri monti). Belle performance d’ensemble : un ténor de style, bien tenu. Mais la fin de l’opéra appartient à Leonora. Elle a les moyens, et les fait entendre, d’un D’amor sull’ali rosee transcendant : mais perceptiblement de la fatigue s’y est mise, qui en dépare la fin, et rend superflue la rareté qu’elle y ajoute, du Tu vedrai. Très bien retrouvée dans les élans et dramatismes vocaux des deux duos avec Luna, elle s’inventera des détimbrages et éraillements extasiés à la prison, comme une Traviata expirante qui finit en beauté. Une encore très jeune chanteuse, et d’exception, à l’évidence. On ne manquera pas sa Fiordiligi du mois prochain à Garnier, qui aura été affûtée scéniquement sur place, sans les inconvénients de ce Trouvère transplanté.

TCE le 2 mai

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

Laisser un commentaire