Atys

Nous y étions en 1987, et nous y sommes revenus en 2011, pour vérifier. La réalité a si vite fait de devenir légende ! Atys avait été, très réellement, un événement fondateur. Non que le retour au baroque ou, pour mieux dire, au versaillais, eût attendu jusque là. Christie deux ans plus tôt nous avait révélé Médée de Charpentier qui est peut être bien, musicalement et dramatiquement (et littérairement) de tout autre eau ; et on a gardé une tendresse inguérissable au David et Jonathas que Lyon montait plus tôt encore que cela. Mais Atys a pu retentir autrement : d’abord parce qu’à force, nos oreilles étaient prêtes, passant sur décor et divertissements (qui ont fonction de distraire), pour faire attention à la musique même, au chant ; et surtout, surtout, parce que (chose qui ne s’est jamais retrouvée depuis) en vue de cette première fois, de cet avènement, toutes les forces en jeu s’étaient conjuguées, harmonisées, offrant un spectacle d’une cohérence, d’une consistance, d’un style qui font oublier la différence entre ancien et nouveau, et sont en soi une actualité.

On en a vu d’autres depuis, le baroque (ou même versaillais) est devenu une vogue, et qui désormais se joue tout sauf versaillais : ou alors, du Versailles pour le touriste japonais. Cette reprise d’ Atys, rendue possible par la belle folie d’un milliardaire désireux de revivre son plus beau souvenir, nous prouve que la merveille était d’abord cela : un décor de Tommasi comme on n’en avait jamais fait (ni depuis)  de sobrement, austèrement, royalement, fidèlement beau ; des costumes de Cauchetier de ce même style dédaigneux et  suffocant ; et une mise en scène de Villégier (désormais assisté de Christophe Galland ) qui procède de trente ans de culture, et de réflexion sur la culture : la part de Christie ici allant simplement de soi. C’est l’unité rigoureuse, c’est le consentement collectif à la sévérité du style,  c’est l’humilité héroïque de ces pionniers qui nous avaient mis à genoux. Enfin, sur une scène lyrique (jouât-elle à l’ancien ou au moderne) tous jouaient le même jeu, aspiraient au même beau ressemblant comme un demi-siècle plus tôt (on se souvient de l’avoir écrit alors, et que Christie en ait été touché : et c’est dire si l’exemple, depuis, s’était perdu), dans le premier Glyndebourne, tout le monde jouait et chantait le même Mozart : et un style naissait.

Que peut-il en rester, ou qu’est-ce qui a changé, maintenant que la cause est gagnée, et se présente plutôt de façon triomphaliste ? La même sévérité rigoureuse s’est maintenue, dans l’esprit comme dans le détail, ce qui mérite une sorte de Prix Nobel du sang-froid; chacun est physiquement plus libre, moins compassé, dans une gestique qui est devenue comme une seconde nature ; telle sortie d’Atys par le fond, dans sa prestesse, son timing, sa grâce physique  agile, représente une merveille théâtrale comme on n’en voit plus guère sur les scènes où on parle (et pense ; et bredouille). Le français de tous est devenu plus clair, parce que la rhétorique baroque est assimilée, intégrée, elle-même devenue seconde nature. Les moments magiques de la partition (et certes il y en a) accèdent à un sublime (soit purement musical et vocal, soit dramatique) assez au-dessus de ce qui était possible en 1987. Paul Agnew (ici dans son emploi exact, qui est celui de ses limites) et Cyril Auvity nous conduisent ici la scène du Sommeil jusqu’à l’absolument féerique, ineffable. Eh oui, ils se sont incorporé l’idiome, et chantent l’impalpable comme ne pouvaient ni ne savaient encore le faire les pionniers. Du timbre s’est mis chez les chanteurs de ce nouvel Atys : mais faisant plus cruellement ressortir le mièvre, le manque chez ceux qui, pour une musique si expressive, restent pâlotement baroqueux purs. Les deux atouts maîtres sont Stéphanie d’Oustrac, dont on sait l’aplomb scénique formidable (à la fois une belle Hélène et une Carmen, et une Cassandre qu’on espère qu’elle ne se laissera pas tenter de chanter) : véhémente et vulnérable, avec les inflexions, les facettes du timbre (qui dans ce style de déclamation sont nuances de l’âme d’abord), mais du vrai timbre d’abord, vivant, sonore, qui a des couleurs et permet des nuances : créant la grandeur dans le murmure qu’ose son lamento final. Et Bernard Richter, beau et bien pris (ça compte), mais surtout à timbre aussi, largement plus ténor que haute contre (ça compte aussi, d’être ainsi libéré des classifications et limitations, et manies, baroqueuses), emporté et éperdu dans son jeu scénique, d’une facilité scénique exemplaire : une incarnation absolue, permettons-nous même de dire : une première.  Assez de timbre et de mordant reste au superbe Célénus de Nicolas Rivenq ; irréprochables la Doris de Sophie Daneman, la Mélisse de Jaël Azzaretti. La Sangaride d’Emmanuelle de Negri, stylée, sensible, serait star en toute autre fête baroque. Ici il faut bien dire qu’en timbre, donc présence, ses partenaires lui font ombrage. On se permet d’ajouter qu’il faut prendre en patience un Prologue décidément assommant (et peu engageant côté chant), sa seule attraction étant la splendide garniture de têtes chorales installées dans ses hauts balcons. Et même le premier acte ! On ne démarrera, mais dans la pleine sensibilité, et les âmes, qu’au II puis III, cœur sublime de cet Atys.

Le retour au versaillais a eu de la chance de pouvoir s’effectuer ainsi en 1987, avec un vrai chef d’œuvre, aussi serré et consistant qu’il se peut, où les divertissements font au minimum hors d’œuvre ; mais en même temps Atys nous trompait. A moins d’un Villégier pour comprendre en homme de culture Versailles, sa pompe, ses machines, et créer le fantastique, le plein la vue, le royal, avec tant de discernement et si peu de plumes, Versailles est abandonné aux fashionables d’aujourd’hui, gens de mode, pour ne pas dire de design. Villégier, c’est le style. Ont suivi les stylistes, et leurs dieux en jeans.

On a revu avec enthousiasme et émerveillement (malgré le quart de siècle de plus qui pèse à notre âge) cet Atys devenu légende, et dont la réalité, la vérité, sont restées héroïquement palpables, actuelles. Notre gratitude intacte, et même redoublée, aux deux qui ensemble l’ont conçu, et nous l’ont gardé : Villégier et Christie. Dépêchez-vous d’y aller, espérons qu’un assez bon DVD nous le préserve. Car on ne recommencera pas cela, ni dans Rameau ni dans Charpentier ni dans Lully, à moins que se retrouvent de pareils maîtres d’œuvre, ni gamins, ni doctes, ni vandales : des maîtres artisans seulement, qui se sont mis sur le métier, et ont pris leur temps. Ce n’est pas demain la veille.

Atys à l’Opéra Comique, le 12 mai

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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