Le Cid de Massenet à l’Opéra de Marseille

Le Cid Marseille

Photo Christian Dresse

 
Très encombré du souvenir de l’original signé Corneille, même aujourd’hui que presque plus personne dans la salle ne le sait encore par cœur, plombé aussi par la légende de quelques chanteurs de race, les frères De Reszké, Thill ensuite (au disque seulement) sans lesquels il paraissait impossible, inutile en tout cas, de le monter, Le Cid devenu opéra se traîne un peu. La cathédrale qu’on y a ajoutée, la figuration de cour (pour faire opéra), les ballets obligatoires (ici Dieu merci supprimés), tout cela pèse : d’autant que chez Corneille, malgré l’alexandrin, la langue est alerte, vive, musclée ; et même sans document filmé qui nous en reste, hélas, au moins Gérard Philipe en nos temps plus modernes a très bien assumé le rôle héroïque qu’aucun ténor de race, et suprêmement bon en français, n’a récemment tenté.

 

Alagna le CidRoberto Alagna est un choix évident : par la prestance et l’agilité physique (encore qu’il ne soit plus tout à fait aujourd’hui l’incroyable Roméo qu’il fut à ses débuts, dans la mise en scène bondissante, escaladeuse, bretteuse de Nicolas Joel : le DVD subsiste) ; par la souveraineté du langage, où il chausse avec un naturel splendide le cothurne de l’alexandrin. Le chic de la phrase, le giflé des répliques, le lyrisme de Rodrigue comme son action, il porte tout cela en chanteur juvénilement noble. Tout au plus un vif argent dans l’énergie s’est fait moins agile ; l’intensité du son ne s’envole pas avec la même liberté ; une souplesse n’y est plus. Très prometteuse prise de rôle pourtant, qui s’affinera et rayonnera tout autrement lorsqu’il reprendra le rôle à Paris, autrement entouré.

Béatrice Uria-Monzon est une Chimène tigresse, emportée, et qui assume un poids de douleur rare au théâtre lyrique. On peut rêver une Chimène en qui se suggère davantage d’emblée une part de vulnérabilité. Tigresse en vérité, mais royale, et à même stature que son lion superbe et généreux (c’est Hernani qui est appelé ainsi, on le sait. Mais ce Cid de Massenet brouille tant les pistes de la mémoire, avec tant de vers tronqués !) Charmante Infante de Mlle Kimy Mc Laren. Il faut à côté de Rodrigue ténor (et superstar) trois clefs de fa impressionnantes, d’une  stature qui tienne face à lui. Edouard De Reszké était Don Diègue régulièrement, quand Jean était Rodrigue, à Paris comme au Met ; mais alors Plançon était le Comte, et Melchissédec le Roi. Le gratin du chant, tout simplement. À la dernière reprise en 1919, Paul Franz succédant à Jean De Reszké, les temps de légende étaient révolus, mais l’Opéra le flanquait toujours de ce qu’il y avait de mieux, Journet, Gresse, Noté. Le rôle du Roi est mince, mais il lui faut de l’autorité vocale, du poids, de l’ascendant. S’il parle, tout se tait. C’est peu dire qu’on y entend à peine Franco Pomponi, plus frêle que ses courtisans. La régie a commis une faute très évitable en donnant à Don Diègue des cheveux noirs et des blancs à Don Gormas. C’est presque mettre les mots de l’un dans la bouche de l’autre, dépersonnaliser les caractères, et ajouter à la confusion d’un livret brouillon. Le semi sabir de Francesco Ellero d’Artegna, son air plus de pirate que de noble vieillard, ôtent beaucoup à la noblesse de Don Diègue (la voix d’ailleurs n’est pas mauvaise). Jean-Marie Frémeau, blanc et amène (et très franc et noble de chant), paraît plus victime qu’offenseur. Etranges options de régie. Orchestre et chœur menés par Jacques Lacombe traversent la canicule et la torpeur de la matinée sans tout à fait vaincre celle-ci.

Opéra de Marseille, 26 juin 2011


A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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