Reprises à l’Opéra de Paris




Reprises à l’Opéra pour ouvrir la saison, et sans trop de chœurs, forcément : ils sont beaucoup pris par la préparation d’un nouveau Faust. Donc Salomé, idéale à cet égard. Elle était déjà venue très tôt en saison en 2009, dans la mise en scène chic, mais assez écornée de Lev Dodin (rien ne s’use comme le neuf, au théâtre surtout), qui avait perdu de toute façon Karita Mattila. C’est une encore plus vieille qu’on reprend cette fois, mais une en un sens indémodable, n’ayant jamais été mode (c’est la seule justice qu’il y ait à lui rendre). Le décor de Nicky Rieti est monumental comme toujours, orientaliste mais sans coloris ni clinquants ; éclairé comme il est, il fait brunâtre et même brunasse. André Engel dirige les acteurs, Hérode en caftan (ou burnous ou ce que vous voudrez : mais il y a de l’or dessus) tire de sa poche une fiasque, une grappe de raisin pour encourager Salomé à faire la fête avec lui. Elle ne veut pas. Pour punition la mise en scène la prive très ascétiquement de danse, la sienne se limitant à très peu de mouvements, très espacés, une jambe qui se lève, etc.

Le superbe orchestre du très mordant Pinchas Steinberg a des timbres, Dieu merci, et du drive. L’action c’est lui. Très bon Prophète de Juha Uusitalo [ci-contre], fâcheusement placé souvent où on l’entend moins bien ; tonitruante (et fêtée comme telle) Herodias de Doris Soffel, un phénomène en soi — mais à peine si on la voit ; Herodes aussi d’ailleurs, sans trop s’en plaindre : on a rarement eu dans pareil personnage performance aussi peu voyante que celle de Stig Andersen. Le jeune Stanislas de Barbeyrac est très bien en Narraboth, la jeune Isabelle Druet très bien en Page : mais quelle sotte idée (ah les idées !) qu’à la fin il saigne Salomé, vilain jaloux.

De celle-ci, Angela Denoke n’a ni le profil vocal, ni le physique habituels, attendus : ce qu’elle transcende superbement par pur sang froid et maîtrise d’artiste, timbrant le son (un son riche, lumineux là haut, vibrant) du haut en bas de la tessiture insensée, au lieu de le pousser (ce qui est habituel, attendu). Ceux qui la connaissent d’ailleurs (Vienne, Baden Baden) savent de quoi elle est capable, individuelle comme elle est toujours, dans sa danse. Mais la mise en scène choisit de laisser ces quelques minutes à leur vide scénique, sur le vaste plateau de Bastille. Ce n’est pas bien de vouloir si peu de bien aux artistes qu’on dirige (je dis bien : dirige ; il y a du fer là-dedans. On est Führer où on peut), et au public qui vient les voir.

Opéra-Bastille, 8 septembre 2011




Pour La Clemenza di Tito, même saut en arrière, mais pour notre plus grande satisfaction. On avait cru devoir remplacer la déjà ancienne production de Willy Decker, qui, certes, avait bien servi, par une coquetterie illustrative du couple Herrmann en provenance de Bruxelles. Mais voilà : celle de Decker, sobre, surtout gris et blanc, intelligente, décorativement astucieuse demeure un des bien rares exemples d’un travail resté convaincant dix et même quinze ans après, du moment qu’il est bien réétudié (comme disent les Allemands, maîtres en la matière), et le nouveau cast bien mis au fait de ses mouvements, expressions et gestes. Et c’est le cas ici. Impossible de mieux servir un Opéra voué au répertoire comme celui de Paris (précisons que Decker n’a pas toujours eu la main aussi heureuse : le plus sûr —c’est arrivé à Krämer pour son Ring ici-même— peut très bien se planter).

Premier et essentiel atout pour cette Clemenza : un chef tel qu’on ne se souvient pas qu’elle en ait eu un ici, Adam Fischer, d’un pouvoir de sympathie contagieux, qui entraîne ses instrumentistes à un délié, une vivacité de son, avec dedans quand il faut une tendresse crépusculaire —pour ne rien dire de la merveille de timbre de la clarinette et du cor de basset dans leurs soli ! Deuxième atout : les deux personnages-clés sont rajeunis, revitalisés. Stéphanie d’Oustrac |ci-contre] ne saurait lutter en virtuosité classique, plasticité de chant, galbe avec en tout cas Anne Sofie von Otter et Susan Graham qui l’ont précédée en Sesto. Mais elle le vocalise et respire parfaitement, maintient de bout en bous un legato chantant qui est Mozart même, juste un rien moins classiquement émotionnelle dans son sublime Deh per quel instanto que Susan Graham en son temps (il faut dire que le morceau de bois qu’elle a en face d’elle en Tito ne doit pas l’aider beaucoup). Glorieux éclatement, quand on se dit que Stéphanie d’Oustrac recréait génialement, en jeu comme en chant, Cybèle dans Atys pas plus tard qu’en juin dernier (rappelons en outre que son Hélène d’Offenbach, à revoir à Noël à Montpellier, est piquante, drôle, chic, irrésistible ; et que sa Carmen de Lille, en DVD, de format léger certes, est une vraie Carmen). Confirmation : elle a aujourd’hui une façon à elle, à elle seule, d’incarner les valeurs fortes, solides, nobles et élégantes à la fois, du chant français.

Hibla Gerzmava est Géorgienne, assez proche au physique de sa compatriote Tamar Iveri, tenant la scène avec un aplomb, une autorité, un chic musical et dramatique qui font aussitôt oublier ce que la silhouette aurait de moins flatteur. Mais quel métal ! Et quelle malléabilité (pardon, c’est cela exactement qui est rarissime) dans le métal ! La ligne peut s’alléger (parfois, pas toujours) et se soulever avec  une sorte de morbidezza, qui laisse d’emblée deviner la Vitellia amoureuse et vulnérable, sans charger le trait de la salope que la plupart se contentent d’en faire. Les suraigus du trio défient toute Vitellia (on excepte Varady) : mais tout est ici chanté en beau métal, les graves de Non piu di fiori restant prudemment timbrés, sans être surchargés. Quant à sa vivacité de réaction, au geste, à l’agilité en scène, elles suffisent à témoigner du soin avec lequel cette reprise s’est faite, côté direction d’acteurs. Quelle paire d’as ! On y a vu Varady avec Fassbänder, Neblett avec Troyanos, Röschman avec Kasarova. Ces deux-ci sont aussi vraies.

Leurs comparses à côté pâlissent forcément, Allyson McHardy un peu juste en Annio, la délicieuse Amel Brahim-Djelloul en Servilia. Tito, malgré deux airs et son temps de  présence scénique, est un personnage moins palpable, son chant n’a besoin ni de sang vif ni de nerf : mais empoté à ce point ! L’italien de Klaus Florian Vogt est simplement impossible, pire que celui d’un Schreier autrefois, tuant le récitatif (qui est tout ce que Tito a de vivant : ses airs sont de parade, de concert) et à vrai dire inacceptable sur une grande scène à l’heure où tout le monde chante tolérablement en russe, tchèque ou hongrois. Mille regrets, le Lohengrin en allemand (sans doute son meilleur rôle) de ce chanteur supérieurement correct mais vide déjà ne brille pas par la sensibilité aux mots et aux émotions : alors en italien ! N’empêche. La paire d’as suffit ce soir ; pas besoin du brelan pour gagner.

Opéra Garnier, 10 septembre 2011
Photos Opéra de Paris (DR)

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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