Concours International d’Art Lyrique Régine Crespin




Six candidats pour une finale, quatre sopranos (diversement classifiables, mais aucun spécifiquement colorature, aucun assurément spinto, dramatique encore moins), deux messieurs, clefs de fa (mais comment dire : basse avec aigu, ou baryton avec grave ?). Deux airs chacun, mais sur les douze pas un Verdi, pas un Puccini, pas un Wagner, pas un Strauss, rien en fait de ce sur quoi s’exposent vraiment, et donc se jugent, une qualité de voix (le timbre, l’individualité), mais une qualité de chant aussi (la tenue, la projection, le charisme). Le risque apparaît au lu même de l’affiche : là où les risques vocaux probants ne sont pas pris,  on ne pourra juger que sur l’effet, l’esbroufe. Et ça s’étudie, en chant, l’esbroufe ! Il y en a, des trucs, pour se présenter à son avantage et faire croire à la prouesse là où il n’y a que trucs. Ce n’est pas un reproche, notez : chez les professionnels ça fait partie du métier) Mais chez des candidats ! On préférerait quelque chose de plus franc. À bientôt trente ans ils ont eu le temps d’emmagasiner des trucs ; ils savent dans quels airs mettre en valeur leurs qualités sans trop montrer leurs défauts (ou leurs limites) ; ils éviteront comme la peste tout ce qui met à nu la voix, la production de la voix (la simple page de rondes que Porpora faisait monter et redescendre à Farinelli, les bons vieux Haendel des arie antiche d’autrefois), et se réfugient dans l’agité. Ou (aux éliminatoires) dans ce qui ne montre que des idées, du style : plusieurs fois l’air de Pierrot (d’ailleurs ravissant) dans Tote Stadt ; ou pour dames, les Mamelles

Ajoutons qu’il ne doit plus y avoir au monde, et a fortiori au jury,  un patron d’opéra ou de festival qui ait dans sa propre oreille l’air qu’on lui chante, qui sache d’oreille ce qui y est plus ou moins difficile, plus ou moins probant, comment d’autres ont pu, et donc comment ceux-ci devraient, le chanter.  Ah, on sait qu’on demande beaucoup. Mais c’est qu’on aime le chant pour lui-même ! Et on ne le sait que trop, que la palme ira là où l’effet aura été cherché, et obtenu ; la réaction physique du public, sa gratitude, s’expriment de la façon la plus immédiate ; s’il avait  plus de sang froid ou de recul, il saurait qu’il y a des airs qui portent, et c’est Rossini ou Mozart qui se fait surtout applaudir à la fin, et pas l’interprète.

Le point facile mais essentiel à corriger dans ce premier concours Crespin (greffé au Long/Thibaud, noms de très longue date établis), c’est le chef en charge de la finale. Il est essentiel qu’il aime les chanteurs, les aide, respire et chante pour eux. C’est peu de dire qu’avec tout son talent de chef d’opéra, M. Bertrand de Billy n’est pas ce bon papa-là. Mlle Marie-Adeline Henry aurait mérité une médaille rien que pour avoir résisté au mouvement insensé dans lequel il lui a pris ses Divinités du Styx ; et à l’exquise Yulia Lezhneva un peu physiquement (et en timbre) débordée dans sa Petite Table, le moins est de dire qu’il n’a pas mis le couvert. Passons. Mais regrettons.

La palme est allée à Sim Kinhwan, Coréen du Sud de 28 ans, classifié basse. Tout le monde devrait savoir que pour juger d’un timbre et d’une substance vocale de basse la Calomnie de Rossini ne vaut rien. On y fabrique des effets de timbre, menace, murmure etc : bon moyen de masquer la tenue réelle de la voix ; la basse y fait valoir ce qu’elle a d’aigu, ce qui ne devrait tromper aucun professionnel. La vérité est qu’on devrait interdire cet air dans les concours, et peut être disqualifier ceux qui se masquent et s’abritent derrière.  Tonnerre d’applaudissements évidemment, gagnés par ce diable de  Rossini surtout.  De même l’air d’Alvise dans Gioconda est à peu près ce qu’il y a de moins spécifique pour juger d’une basse (et Dieu sait que dans la même Gioconda Suicidio pour le soprano, Cielo e mar pour le ténor, O monumento pour le baryton sont des critères). Ici de l’agitation (nervosité) dans le récitatif, simulation d’une présence, d’un caractère : et air dispersé, ne faisant valoir ni legato ni vraie étoffe ni authentique creux noir (le creux ici serait plutôt dans le filandreux du matériau vocal proprement dit).

Numéro 2, Roman Burdenko (Russe, 27 ans), baryton. Rien de significatif ni même présent dans le physique ; aucune individualité. Dans le Prologue de Paillasse une bonne grosse voix pas malsaine, mais qui ne trouve rien à caractériser ou poétiser (évoquer) dans une page qui, certes, l’appelle ; et ladite bonne grosse voix de se pousser un peu plus (ce qui n’est pas se nourrir) pour sa strette où la vérité de la sonorité se noie. Ensemble propret, que la romance de Robert dans Iolanta (en russe) ne dérange pas. Dans un matériau d’assez bonne qualité une carence si absolue d’art de faire vivre la voix, de lui assurer une présence scénique, inquiète un peu.

Le simple verdict des oreilles est de tout premier degré, et donc sans appel, en ce qui concerne Ida Falk Windland (Suédoise, 29 ans). Crécelle elle est déjà, et comme elle a indéniablement l’art et la manière de faire que ça plaise au public, séduit par sa taille, sa présence, sa robe, un abattage et un aplomb scéniques enviables,  on ne voit pas comment, ni d’ailleurs pourquoi, ça s’arrangerait. La stridence des aigus de son Cours la Reine, la dureté  des phrases plus lyriques de la Gavotte,  la banalité (aigre) du timbre, tout cela est balayé par un drive de vraie pro ; et Glitter and be gay de Candide, si factice et cheap dans ses effets vocaux (guère difficiles au demeurant : la qualité de timbre n’y est jamais en jeu) ne fait que le confirmer. Prix du public, ça va de soi.  Et, certes, le public a toujours raison. Mais en clientèle payante seulement !

Marie-Adeline Henry (Française, 30 ans, 4e) s’est attaqué à plus fort qu’elle avec Alceste dont elle n’a ni l’aplomb véhément qu’il faut à cet air là ni l’ampleur de phrase. Mais c’est indéniablement beaucoup d’en avoir la noblesse, que confirme un Per pieta de Fiordiligi sans pruderie mais sans vrai abandon non plus. L’ensemble n’est qu’honorable. On ne peut s’empêcher de penser que l’air de la Juive par exemple ou celui de Grisélidis chez Massenet l‘aurait obligée à un peu se déraidir et se livrer, se déboutonner, à son avantage sûrement.

On ne relève guère de défaut chez Marina Bucciarelli (26 ans, Italienne, 5e). Mais deux fois Donizetti, et deux fois l’exposant au-delà de ce qu’elle peut donner pour l’instant, l’a sans doute desservie. Pour l’entrée de Lucia, si nocturne, si sombre et d’une mélancolie si particulière, elle n’a simplement pas ce qu’il faut de couleur et de pathos dans le timbre, et la vocalisation de la cabalette (Quando rapita in estasi) reste un rien timide. Symétriquement pour son Salut à la France c’est le côté nature, le côté bonne fille avec tempérament et enthousiasme qui restent un peu timides. Mais enfin ni défauts savamment cachés ni trucage ici : seulement des moyens un peu courts pour la tâche entreprise, mais ces moyens sont sains et grandiront. À encourager.

Il faut bien dire qu’on a trouvé à la Russe Giulia Lezhneva (21 ans) et classée dernière, le seul talent vocal, la seule personnalité de cette finale : la seule pour qui chanter soit une chose musicale en soi. Les moyens, certes, sont encore discrets, mais elle ne les force ni ne les grossit ; elle sait avec la tenue d’un son piano faire mieux que du chant, de la musique : et dans l’air de Suzanne dit des Marronniers, on se permet de témoigner (car peu d’aujourd’hui y étaient) que Graziella Sciutti à Aix 52 ne donnait pas davantage de voix, avec un égal dédain de l’effet ; elle invitait le public à entrer dans son demi-silence (son mystère, son charme), avec cette même plastique sensible du son, un son déjà cultivé où joue une messa di voce limitée dans son amplitude mais savante et stylée. Seul moment de grâce de cette soirée, et qui n’est pas dû à Mozart seulement. La Petite Table demande un ambitus émotionnel plus coloré, et le chef ici ne l’y a guère aidée. Mais à 21 ans n’avoir à se faire reprocher que sa jeunesse même, avec déjà cette maturité et ce fini, ce style, dans la voix de toute façon appelée à grandir, c’est avoir l’avenir avec soi. C’est triste à dire, mais cette humilité et cette innocence ont été pis qu’ignorées : méprisées.

Châtelet, le 5 novembre 2011

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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