Récitals Sophie Koch (Liszt/Wagner) et Matthias Goerne (Schubert)

 

 

Les deux soirées n’auraient pu être davantage différentes.

À l’Auditorium Bastille (comble, et dont la superbe programmation a su fidéliser le public) on était dans les « Convergences » autour de Liszt : et on se doute que le lied ou la mélodie à la Liszt n’aurait pas suffi à la partie vocale de la soirée. Sophie Koch, parfaite bilingue comme elle est, a pu trouver chez les poètes français de Liszt — ses premiers inspirateurs en fait —, d’exquises bluettes cueillies sur « un charmant gazon », assez anodines, il faut bien le dire. On a tout autre chose avec les textes allemands, déjà le lied de Klärchen dans Egmont, mais surtout les Heine, Im Rhein (repris par Schumann dans Dichterliebe : deux façons de traiter le poème, fascinantes à comparer) et la simplement fantastique Lorelei, où la vision et la voix sont sollicitées l’une comme l’autre, à l’extrême. Et là, simplement glorieuse Sophie Koch, aux aigus flamboyants et à l’ascendant souverain, qui déploiera ensuite à plein la séquence auguste des Wesendonck de Wagner. Ceux ci sont rarement donnés avec piano : une fois habituée au cothurne orchestral qui les sous-tend et les enrobe habituellement, l’oreille l’y sous-entend, et va trouver plus d’une aspérité à la voix comme au piano ainsi laissés à nu et, par force, tel clash de sonorité entre eux çà et là. Le fait est que le développement exemplaire de la voix de Sophie Koch, ses élans magnifiques vers l’aigu, un aigu qui cingle (sans forcer, ni saturer : mais de par son authentique et splendide métal) semblent réclamer constamment l’étoffe orchestrale pour y épanouir en plein confort leur richesse d’harmoniques.

Et il est vrai que le piano de François-Frédéric Guy est le contraire d’un piano d’accueil, d’accompagnement ! Il sait réduire et cultiver sa sonorité pour les délicatesses sertissant les mélodies françaises de Liszt, où il se contente de scintiller. Le soutien grondeur aux lieder allemands signale une autre dimension. Elle éclate dans Pensée des morts, moment monumental des Harmonies poétiques et religieuses, dont François-Frédéric Guy vient de signer pour Zig Zag Territoires un album prodigieux (qui comporte aussi, autre mais moins rare merveille, la Sonate en si mineur). Dans l’espace un rien étriqué de l’Amphithéâtre où tout pourrait durement résonner, il a su conserver, entre fracas et murmure (pour la dynamique propre à Liszt, le minimum) un contrôle, une tenue du son, un chant dans le son, qu’on n’entend pas souvent produire dans de grands Liszt à ce même degré de constance et de consistance, sans stridences ni creux. Sensationnelle réussite, qui fera paraître presque pâle la Mort d’Isolde ensuite, transcrite par Liszt où, par force, les prouesses sonores sont plus fabriquées : règne ici le chant, que le pianiste maintiendra régnant jusque dans l’à peine palpable Lust final. Bravo !

 

Amphithéâtre Bastille, 4/11

 

 

 

Die schöne Müllerin était aussi différente que possible, avec Matthias Goerne et Christoph Eschenbach, duo désormais constitué, et déjà historique : deux solistes d’un tel rang s’effaçant quand il faut l’un dans l’autre, c’est du jamais entendu, avec cette régularité, comme si c’était là la norme ! À ce degré fusionnel de compréhension et d’entente, c’est déjà musicalement mémorable, et exemplaire de toute façon. Eschenbach le plus souvent s’est mis en retrait, marquant avec la plus grande netteté un soutien rythmique d’une acuité et d’une souplesse en même temps, exceptionnelles : Ungeduld inimaginable, avec un mordant neuf ; avec à l’inverse un apparemment intenable étirement de ce qui est mélodique, et il y en a ; et Goerne le prendra non pas jusqu’aux limites de son souffle, qui apparemment n’en a pas, mais jusqu’aux limites de la consistance que le piano peut conserver, lui, dans pareil étirement. Dans Der Neugierige, c’est à la fois infini et ineffable, la mezza voce de Goerne, son mixte aussi, y sont d’un magicien : mais avec le texte toujours, jamais pour l’effet. Le texte d’ailleurs est le héros de cette soirée d’exception : non pas compris ni mis en valeur seulement (ça devrait être le minimum obligé), mais vécu, incarné et, osons le dire, souffert, comme on ne se souvient pas que personne n’ait osé le faire jamais, avec ce naturel qui n’est pas une impudeur, mais l’accomplissement exhaustif d’une histoire qui se raconte, et dont quelqu’un peu à peu, là, sous nos yeux, va mourir. C’est un peu Papageno, un peu Wozzeck, deux de ses rares rôles de théâtre, qui revivent ici en Goerne, avec une légitimité toute schubertienne. Mais le reproche encore tendre, et qui fait si mal, de Morgengruss ; la douleur nue qui prend la parole, sotto voce, dans Die liebe Farbe ; enfin l’incroyable montée (ou descente au fond) depuis Trockne Blumen imposent à la salle (l’immense Pleyel pratiquement plein) le silence médusé du respect, comme devant le drame nu d’une passion (ou Passion) qui se joue là, et va au bout. Non, on n’a pas toussé. Dix secondes tout sauf vides, on s’est retenu de rompre ce silence, pour lequel en toute dernière strophe et le chanteur et le pianiste avaient trouvé un dernier timbre, éteint comme un pardon. Merci. Merci pour Schubert.

 

Salle Pleyel 8/11

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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