La Forza del Destino à l’Opéra-Bastille




Une version intégrale ! Avec le rétablissement des petits bouts (saynètes) de combats et escarmouches, de l’encombrante figuration bigarrée des scènes de genre à l’auberge, à la soupe des pauvres, avec Rataplan et sermon de Melitone compris. Forza del Destino est très intentionnellement un patchwork qui entrecoupe les scènes sérieuses et de grand pathos d’autres, plus populaires ou même burlesques. À l’arrivée, c’est indéniablement long, la tension (l’intérêt) dramatique étant difficile à maintenir du fait des épisodes guerriers et forains qui stoppent une bonne demi-heure, et presque en fin de parcours,  l’action supposée principale.

L’essentiel mérite de la mise en scène de Jean-Claude Auvray est qu’elle allège au maximum décors et accessoires, les lieux s’enchaînant sans nécessiter à chaque fois une pause, dont le total plomberait la soirée. L’action est transposée, un peu arbitrairement, en un temps italien qui permet de montrer le drapeau de la Maison de Savoie et de lancer des tracts « Viva Verdi », mais où perd tout sens le conflit racial (elle, aristocrate espagnole pure et dure, lui prince inca sang mêlé), premier ressort de la fatalità à rebondissements qui va suivre. Histoire de fiertés cornéliennes qui s’opposent, et vont s’entretuer : cela va être dilué dans des pittoresques de diverses sortes, où Auvray nous fait beaucoup souvenir de Margherita Wallmann, de qui il a appris un don très réel de faire bouger les masses, très en évidence ici : et d’autant plus précieux que celles-ci sont aussi chorales, aux superbes sonorités parfaitement mises en espace. Bravo.

Les personnages (le vrai ressort de l’action étant supprimé et le pittoresque multiplié) ont un comportement scénique plus vague. Il est vrai que la distribution du rôle de Leonora à Violeta Urmana fausse d’avance un peu la donne. Cette éminente artiste, au chant supérieurement cultivé et aux moyens exceptionnels, est de fondation une mezzo ; son timbre, le noyau dur et solide de sa voix, de bas en haut, l’affirment à tout instant, même si la couleur s’est peu à peu désassombrie (sans s’illuminer pour autant) ; l’aigu y est puissant, sonore, mais conquis ;  désormais, palpablement, il vibre (pour ne pas dire : crie) ; dans Aida, à la cantilène du Nil, cela se remarque, par impossibilité de flotter l’ut. Or, si Leonora est tout le temps nerveuse, agitée dans son chant, inquiète exactement, tout le temps sa cantilène flotte. Même Mozart ne réussit pas cela, et Verdi dans Forza seulement , et pour Desdémone, qui ne veut pas autant d’endurance. L’endurance, Urmana l’a, à revendre, et il en faut pour l’enfilade d’airs et duos qui est son lot du lever de rideau à La Vergine degli Angeli, plus de trois quarts d’heure !!  Mais cela ne flotte jamais. De la voix, du punch, pas de cantilène. Chapeau, mais tant pis.

Marcelo Alvarez, très attendu, s’est fait remplacer pour la première. On y a perdu la morbidezza enviable de son timbre et de sa ligne de chant. Mais on y a gagné avec Zoran Todorovitch un métal, une virilité agile, du mordant et du plus sombre, qui ne sont pas vraiment dans la nature vocale de l’Argentin. Des pailles de dureté et de serré déparent, mais à peine, un O tu che in seno inspiré, de sentiment intérieur, tragique ; et il a dit la phrase Or muoio tranquillo du duo Solenne in quest’ora avec une douceur mystique mémorable. Vladimir Stoyanov (Don Carlo di Vargas) était son parfait partenaire en ce duo : mais un peu de noirceur malveillante et mordante à la Bastianini n’aurait pas fait de mal ensuite à son Urna fatale un peu claire, dont la cabalette (E salvo !) est carrément peu démoniaque, et surtout au duo final avec Alvaro.

Noble Padre Guardiano et de belle ligne avec Kwangchul Youn, mais bien discret : sa noble pénitente n’en ferait qu’une bouchée. Très (trop ?) sonores en revanche la Preziosilla elle aussi un peu criarde de Nadia Krasteva et le truculentissime Melitone d’Alaimo junior.

L’orchestre (avec l’Ouverture placée après le premier tableau) offre des timbres éblouissants, une articulation agilissime et des moments ineffables de clarinette, notamment dans la méditation nocturne d’Alvaro. Superbe dramatisation finale, la grosse caisse ponctuant les coups du destin dans l’ultime duel, avant l’apaisement dans l’expiration de violons de rêve. Fête sonore donc, dans le moindre détail de finition, et d’une vitalité mélodramatique de bout en bout tenue. Les équilibres et mixages de timbres obtenus par Philippe Jordan sont une ambroisie d’oreille. Le halo lyrique lumineux qui manque à cette Forza de luxe tient au casting de sa Leonora, d’ailleurs admirable.

Opéra Bastille, le 14 novembre

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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