La Cenerentola de Ponnelle à l’Opéra Garnier




C’est une bonne action de montrer enfin à Paris une mise en scène de Jean Pierre Ponnelle. Depuis Cosi à Garnier sous Liebermann il y a eu encore la trilogie Mozart/Da Ponte remarquablement simplifiée (en accord avec le peu de commodités scéniques du lieu au Théâtre des Champs-Elysées) : et c’est tout. Seul le DVD a pu donner idée en France du miracle d’horlogerie, mais d’horlogerie vivante, qu’ont été ses Rossini, et au-dessus de tout cette Cenerentola qui n’est pas du tout opéra de prima donna (même si c’est une Berganza qui le chante) mais ce qu’il y a de plus précis, méticuleux, raffiné, collectif et fondu en matière de musique de chambre vocale et théâtrale : le triomphe d’une équipe, où le maître d’œuvre sera le chef d’orchestre, qui distribue et ponctue le temps, le rythme. Une fois accompli son travail à lui, qui est de mettre en scène le texte, et la drôlerie incroyable du texte, le metteur en scène s’efface. Il n’y a plus que la musique, et des interprètes qui bougent et chantent selon cette musique. Comprenons-nous. Peu d’opéras méritent —et supportent— un soin collectif si étudié, des manières et une mise au point si totales. Mais le fait est que dans Cenerentola, livret et musique collent si parfaitement l’un à l’autre, sans tunnels ou airs annexes qui stoppent l’action (comme ailleurs chez Rossini) : on peut conduire et mener cela à la baguette (c’est le cas de le dire), et d’une seule haleine.


Souvent, pour Ponnelle, ç’a été Abbado. Ici avec Bruno Campanella, et un Orchestre de l’Opéra s’éclatant dans la drôlerie, le narquois, la finesse (pour ne rien dire de la saveur des timbres), on est royalement servi. Mais si l’on peut aller ainsi d’un trait, et enchaîner les péripéties, c’est que rien n’est si commode, fonctionnel, opérationnel que ce décor fait de toiles et d’escamotages, avec cette façade de vieille maison burlesque qui ne cherche pas à être jolie, mais montre ses recoins et le repaire de chacun, dans la plus savoureuse des simultanéités scéniques. Inutile de dire que Ponnelle en l’occurrence était aussi son propre costumier : on n’en était pas encore au burlesque de énième degré qui se prend au sérieux et change les perruques en mobilier. Ici la ruine grandiose de la maison déchue de Don Magnifico ne suggère aucune réflexion sur le statut social (mon Dieu, se souvient-on de la comminatoire mise en scène intellectuelle de Rosner vers 76 ou 77, où tour à tour Von Stade et Berganza sont venues se prendre en glace ? À quoi l’alternative sera trop souvent une simple pantalonnade, que ce Rossini entre tous les Rossini ne mérite pas). Ponnelle n’a pas disposé, sauf erreur, d’une Jeannette Fischer (Clorinda) pour exécuter son ahurissant numéro de pointes, bouffonnerie éhontée en un sens, mais menée avec un tel aplomb, et qui vient si bien dans la burla (si bien chantée d’ailleurs) qu’on en reste pantois. Très bon cast, pour ce qui n’est qu’un septuor vocal au fond (Cosi est sextuor) où chacun a à donner le plus difficile, et avec le plus de brio.


Effacée tout au long, et s’effaçant encore à la fin dans la générosité et la main tendue, l’Angelina de Karine Deshayes est tout sauf star, et elle a bien raison : mais étourdissante de facilité dans la vocalisation, discrète et en retrait, comme intérieure, dans l’émotion, avec de délicieuses colorations de sensibilité. La voix n’est pas opulente, mais svelte, par nature ; elle va prendre de l’assurance, du culot, libérer les coloris du timbre. Quelle ravissante prise de rôle déjà !

Karine Deshayes et Javier Camarena

L’ombre de Montarsolo l’intouchable plane évidemment sur Carlos Chausson (Don Magnifico) : ce n’est pas mince mérite à ce superbe vieux routier de se glisser avec tant de naturel (en moins spontanément grandiose) dans la défroque de l’autre : et il y a retrouvé d’enviables ressources de timbre. Alex Esposito réussit à mettre de l’entrain, de la vivacité au moins, dans Alidoro qui si souvent peut plomber la soirée : ça en dit long sur l’abattage de l’artiste, sa capacité de sympathie, plus la bonne voix. Les pieds légers, le rythme, l’humour de la représentation doivent beaucoup au Dandini de Riccardo Novaro,  élégamment désinvolte, merveilleux de timing dans le geste, qui sourit son rôle d’un air bon enfant et malin, et en articule les syllabes avec une intelligence et une intelligibilité contagieuses : dans ce rôle, il éclate. Comme éclate, physiquement plus modeste mais princier quand même, et tout sourire sensible, avec juste ce qu’il faut de mines, Javier Camarena (Don Ramiro), rossinien à timbre, avec une trompette dans la voix et des roulades, un suraigu du très bon faiseur, et de la gentillesse tout plein pour ce qui reste le plus beau conte de fées lyrique qui soit au monde.


On n’y retournera pas pour les stars, mais pour l’ensemble ; pour la façon dont la parole et le pas font rythme commun ; pour l’horlogerie folle (l’orage nous offre en quelques parapluies et dizaines de secondes un morceau théâtral muet d’anthologie pure, renversant) ; pour les mots, drôles et délivrés comme le meilleur Offenbach et le meilleur Labiche. Le travail de Ponnelle a été reconstitué dans sa musique même par Grischa Asagaroff, son assistant, pas détenteur de la lettre seulement (comme ce fut le cas avec l’assistant qui reprit les Noces de Strehler à l’Opéra) mais de l’esprit aussi, et de l’animation qui vient de l’esprit. Il nous rend cela jeune, vif, avec le jarret et l’humour d’origine : tout sauf une pièce de musée. Merci à lui.

Opéra Garnier, 26 novembre 2011

Photos X (DR)

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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