Cecilia Bartoli à Pleyel dans “Semele” de Haendel



Photo Uli Weber - Decca

Cecilia Bartoli sur scène, c’est rare : et si ça se fait surtout à Zurich, son port d’attache, c’est 1/ que la salle, petite, est un écrin de choix et 2/ que l’intendant, Alexander Pereira, veille à ce qu’elle soit entourée et même sertie, qu’un ensemble avec elle (et par hypothèse, il faut bien le dire, en dessous d’elle) joue le même jeu qu’elle. Ainsi, ces dernières saisons, Zurich a pu l’afficher dans Nina, pazza per amore de Paisiello, Clari d’Halévy, le Comte Ory en attendant, demain, prise de rôle, Desdemona dans un autre Rossini, Otello.


Sémélé de Haendel a été montée pour elle voici deux ou trois saisons, Christie dirigeant, Carsen mettant en scène — le DVD a vite été mis en circulation. Profitant de la présence à Paris à la fois de Pereira et de Cecilia pour la présentation de Salzbourg 2012 (dont elle assume, avec un brillantissime programme autour de Cléopâtre, la direction des journées de Pentecôte), Zurich s’est transporté quasi in corpore à Pleyel pour deux fois Sémélé, en version de concert, avec ses principaux interprètes. Et il se passe ceci : que ce qui tenait en scène et au DVD avec quelque consistance, sur le plateau nu de Pleyel explose, se volatilise.


Cecilia, ses longs cheveux tirés et en queue impérieuse, épaules nues, superbe et même électrique en vert, souriant de toutes ses dents (et déjà la salle en est réchauffée) ne fait pas disparaître (non, hélas : ce serait trop beau) mais ne fait que trop paraître ceux qui l’entourent, dont les tares ou insuffisances, ou simple niveau moindre, éclatent de façon soudain aveuglante.


Exceptons l’excellent Christophe Dumaux (Athamas), sûr de son timbre concentré et de son chant tenu et à la rigueur Jaël Azzaretti (Iris), stridente mais décidée. Mais Brindley Sherratt (Cadmus puis Somnus) n’est plus que grisonnement rauque ; Liliana Nikiteanu (Ino) n’est plus que mollesses, mal définie en timbre, indolente de caractère comme de ligne ; Hilary Summers, timbre et résonance gommés ou peut-être englués, réfugiée dans un parlando calamiteux, promène en Juno une véhémence sans voix ni chic. Et Charles Workman… Il a beau être sans doute le meilleur dans l’emploi, privé de l’abri de la mise en scène et du costume son Jupiter ne montre qu’attaques sans netteté et vocalises labourées, laborieuses, approximatives : un repoussoir. Mais un très bon (fluide, lumineux, nerveux) Diego Fasolis animant à merveille l’orchestre La Scintilla et les English Voices admirables de jeunesse et de fraicheur assurent la joyeuseté de la soirée. Quant à Cecilia… On s’attend à l’éblouissement vocalisé (et joué) d’Endless pleasures et surtout Myself I shall adore (à son miroir, et avec quel œil !), mais on reste sans mots devant le legato impalpable et les prouesses de souffle dans les mélismes de O Sleep, où à l’aérien vient se mêler quelque chose de la sensualité dorée sublimée de Ganymède.

Pleyel , 4 décembre 2011

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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