Bûches de Noël




L’art lyrique fête bien diversement son Noël. On attendait des enfants, plein d’enfants, à la matinée de Noël de La Flûte enchantée, et plein d’yeux écarquillés, grands ouverts par l’attente. Une Flûte simplement bonne, montrée dans son premier degré, ne peut guère manquer de produire cet émerveillement, qui était autrefois celui de Guignol : même en allemand, les personnages sont faciles à reconnaître, et les parents sont quand même là pour expliquer et raconter un peu, à l’avance. On l’a fait, en son temps. Mais je peux me souvenir de mon indignation désespérée il y a bien un quart de siècle, à Montpellier. Une représentation de la Flûte avait été organisée, expressément pour les enfants : et les enfants battaient des mains à l’avance, d’impatience. Hélas. Le metteur en scène, très empressé dans sa recherche de symboles à élucider et de castes sociales à séparer, avait habillé tout le monde pareil, d’un triste vêtement d’ennui et d’intellectualité : et les enfants désolés, dépités, cherchaient des yeux le Papageno qu’on leur avait décrit, avec ses attributs et ses plumes, et ne l’identifiaient pas.


Topi Lehtipuu (Tamino)

On ne le reconnaissait pas non plus aux Champs-Elysées. Tamino chasse en Afrique ou quelque autre pays du Commonwealth, très colonial et Anglais, et Papageno pourrait être son boy (Pamina, by the way, fait très institutrice anglaise aux colonies). Qu’importe ? Il n’y avait pas plus de trois ou quatre enfants dans la salle, mais plein de parents (et grands parents) qui devaient avoir laissé leur progéniture, une fois avalée la dernière bouchée de bûche, devant la télé ou les jeux vidéos apportés par le Père Noël. Vidéo aussi, ou plus ostensiblement photo (un appareil à pied, antique, semble être le metteur en scène du spectacle) dans le travail de régie de William Kentridge, déjà très admiré à Bruxelles, Aix et Lyon, que la défection de dernière heure de Laurent Pelly initialement prévu importe à Paris. Avec des escamotages de toiles et un traitement ingénieux du petit espace, on n‘a rien contre : on constate seulement que ces images ou ombres chinoises projetées, qui sont charmantes d’ailleurs, et font rire, surtout le rhinocéros qui danse sur le dos et se contorsionne (à l’appel de la flûte de Tamino), ça dispense de faire mouvoir (et éventuellement danser, à l’appel du glockenspiel de Papageno cette fois) les figurants, ici les esclaves de Monostataos, et qu’avec ces images et commodités virtuelles, tant la mise en scène que la conception elles aussi deviennent virtuelles. Les personnages sont perdus, plantés là à chanter. C’est mince.


Sandrine Piau (Pamina)

Distribution mince d’ailleurs (on n’a rien contre : une Flûte réellement animée n’a pas besoin de grands formats). Ligne et timbre pour Sandrine Piau (Pamina), amabilité élégante pour Tamino (Topi Lehtipuu), un Papageno étrangement en retrait (Markus Werba) : ce serait presque Steven Cole dans Monostatos qui habiterait le plus pleinement son personnage, laissant le moins l’image et le concept jouer à sa place. Etrangissime est le travail de Jean-Christophe Spinosi avec son Ensemble Matheus. L’Ouverture semble jouer à nous faire entendre se courant l’un derrière l’autre un demi orchestre, puis encore un demi, mais pas le même ; et que les moments chambristes (les dames, le Quintette) sont vagues !

Théâtre des Champs-Elysées, 25 décembre 2011 (15 heures)




Sophie Koch & Edita Gruberova

Quelques jours plus tôt, à la Salle Pleyel, Edita Gruberova était le Père Noël lyrique en personne. Qu’il y ait eu autour d’elle tout un plateau de Norma, et très convenable (avec Sophie Koch en Adalgise et Massimo Giordano en Pollione, et un très bon Andriy Yurkevych pour diriger l’Orchestre et Chœur de l’Opéra de Nice) est presque accessoire. L’idée tout entière, et même la vérité tragique de Norma, tout disparaissait derrière une évidence foudroyante, que la Salle Pleyel subissait avec stupeur, tant c’est peu la règle à Paris : le génie de l’opéra, ce n’est pas la mise en scène, ce n’est pas le chef d’orchestre, à la limite ça n’est même plus la pièce qu’on joue : c’est la protagoniste, quand elle fait passer le grand frisson.


Dieu sait que Gruberova, même dans son un peu plus jeune temps, n’a jamais eu la couleur du dernier acte de Norma. Son affrontement vengeur avec Pollione, In mia man alfin tu sei manque de tout : grave, couleur, substance, griffes, et tout simplement projection. Ce qui n’empêche pas ensuite sa montée au bûcher d’être monumentale, avec pour dominer les ensembles une réserve de puissance, de réalité et de timbre simplement inimaginable. Et elle est alors au bout d’un rôle que Lilli Lehmann (qui s’y connaissait) disait plus lourd à lui seul que les trois Brünnhildes ! Il y avait de la magie vocale pure dans Casta Diva d’abord murmurée, qu’on n’a pas l’habitude d’entendre ainsi lumineuse, dans le ton plus élevé que sans doute depuis la première Sutherland toutes évitent. Dans les duos avec Adalgise, elle entraînait Sophie Koch à la dentelle épique de gammes montées à deux en tierces, chantées puis piquées. La hardiesse des attaques, le galbe plastique de la cantilène sont restés mémorables. Une salle médusée, qui découvrait Gruberova, découvrait en même temps l’effet simplement hors normes que peut produire sur notre imagination, notre sensibilité, notre gratitude physique, une voix elle-même hors normes, et qui joue le jeu. La glorieuse Edita n’a que 65 ans. Qu’elle nous revienne vite. La leçon de santé, de générosité et de personnalité qu’elle nous a donnée avec sa Norma est trop rare. Ce chant là fait du bien à ceux qui écoutent. Et donne un exemple à ceux qui apprennent !

Norma, Salle Pleyel, 20 décembre 2011

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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