Amadis de Gaule à l’Opéra-Comique







1779 ! Peut-on croire qu’Orphée et Alceste de Gluck sont déjà là, qu’en vérité Lully et son propre Amadis (des Gaules, lui) datent de presque un siècle déjà ! C’est très bien que dans la tribu Bach, riche d’un tel savoir héréditaire (mais qui ne s’est pas frotté au genre), un rejeton enfin se soit trouvé, qui s’intéresse à l’opéra. Jean Chrétien (né Johann Christian) était le onzième et dernier fils : assez renégat, puisque bientôt catholique ; et préférant l’Angleterre où Haendel avait fait effectuer à l’opéra (italien d’abord puis anglicisé en oratorio) la percée spectaculaire qu’on sait. Jean Chrétien s’est plu et installé à Londres et y a connu des succès de taille haendélienne.


Son Amadis de Gaule, à cause sans doute du titre (et du précédent lulliste) s’est créé par exception à Paris, et en français. L’équité oblige à dire qu’il n’y a là pas même un jalon dans l’histoire de l’opera seria : seulement le bout du bout de ce qui depuis le dernier Haendel est décidément impasse. Rien n’en procèdera ; et c’est plutôt moins bien que ce qui précède, pour cause de verve et vitalité moindres. Excellente musique ; modelé agréable et sans relief ni caractère particulier pour ariettes et cavatines ; soudain un flash, assez surprenant, de virtuosité vocale d’un personnage secondaire ; des caractères de dessin flou, à part la véhémente sorcière ; et un livret qui tient sans doute l’aventure d’Amadis, la descente aux enfers et le happy end acquis d’avance, et ne s’occupe pas de serrer les boulons —sans doute inserrables.


Philippe Do, Hélène Guilmette

Le remarquable est qu’avec cette insignifiance absolue du propos (des Enfers, des sonorités propres à l’Enfer aussi peu intéressants, après Orphée et Alceste !) la représentation d’Amadis de Gaule à l’Opéra-Comique emplisse aussi parfaitement son contrat : une œuvre qui se prête admirablement au cadre et entre dans la mission française du théâtre ; un rapport entre la fosse et le plateau qui est peut-être ce que la Salle Favart a fait de plus équilibré ; une mise en scène de Marcel Bozonnet qui expose, sans approfondir certes, mais sans surcharger non plus de fanfreluches ou de seconds degrés une intrigue et des personnages à qui la simplification va bien ; les décors (Antoine Fontaine) peuvent n’être que rocaille, découpage et colonnes, du moins ils n’alourdissent pas ; la chorégraphie (Natalie van Parys, la Compagnie Les Cavatines) a de l’esprit et du délié dans les cous-de-pied en sorte que le divertissement final ne pèse pas comme dans Orphée ; Le Cercle de l’Harmonie et Jérémie Rhorer trouvent dans cette musique supérieurement bien faite et à l’ambitus émotionnel raisonnable le champ idéalement propice à leur allant leste ou attendri, leur plainte discrète, leurs pieds légers.


Franco Pomponi, Allyson McHardy, Philippe Do, Hélène Guilmette

Jusqu’au plateau qui est à sa façon irréprochable, ne voyant pas où on pourrait trouver cantilène plus timbrée et vocalisation plus agile que chez Philippe Do pour Amadis (malgré tout ce que le timbre a d’ingrat) ni plus convaincant sorcier que Franco Pomponi (Arcalaüs), tout éraillé et essoufflé qu’il est dans ses véhémences. Ces dames sont sensiblement plus haut : Mlle Hélène Guilmette (Oriane) de sensibilité doucement vibrante et surtout Allyson McHardy (très aidée il est vrai par le rôle) en méchante Arcabonne. Il est très bien à M. Bozonnet de n’avoir pas sollicité au-delà de ce qu’elle peut donner une œuvre absolument mineure, mettant d’autant mieux en évidence ce qui en elle, au II notamment, reflète l’Empfindsamkeit de son époque. Quand même ! Sur des sujets si proches, être si loin de Gluck quand on en est apparemment si près !…

Opéra-Comique, 2 janvier 2012
(Photos Pierre Grosbois)

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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