Manon à l’Opéra Bastille



Natalie-Dessay - Franck-Ferrari (© Charles Duprat / Opéra de Paris)


Centenaire Massenet. Il faut fêter, l’Opéra de Paris se le doit. Exposition à Garnier, superbe brochure allant avec, ont déjà fait une part de la célébration. En un sens encore meilleur, Werther l’avait fait à l’avance en janvier 2010 : mise en scène (Benoît Jacquot) de style et de poésie, couple chanteur simplement idéal (Koch/Kaufmann), par dessus tout chef (Michel Plasson) qui sait son Massenet, comment ça peut sonner et pourquoi ça doit sonner ainsi, et qui l’obtenait d’un orchestre enthousiaste.

Cours la Reine (© Charles Duprat / Opéra de Paris)

Le moins qu’on puisse dire de la Manon d’hier, c’est qu’elle ne satisfait à aucune de ces rubriques. On a pas mal conspué aux rappels Coline Serreau et son équipe, et eux seuls (chanteurs et chef avaient déjà eu leurs bravos peu nourris, tout sauf un plébiscite). C’est à la fois juste et injuste. Son travail intrinsèque de metteur(e) en scène est exemplaire, tant sur les acteurs que, ce qui est autrement difficile, sur l’espace, à Bastille vaste à faire peur. Il est meublé, empli, utilisé avec une habileté et un savoir faire professionnels diaboliques (le I à l’arrivée du coche avec ses niveaux et ses plans, et ses mouvements virtuosissimes de personnages, qui paraissent naturels et aller de soi) ; et sur le temps aussi, temps de l’action, resserré, urgent, ne laissant pas de temps mort (car ça peut être longuet, Manon) et même réussissant un escamotage de décor apparemment planté qui fait passer directement du Cours la Reine à Saint Sulpice. L’animation de l’Hôtel de Transylvanie n’est pas moins parfaite, amenant en contraste la belle solitude du tableau final. C’est ça, les vrais mérites d’une mise en scène.

Route du Havre (© Charles Duprat / Opéra de Paris)

Il y avait longtemps qu’on n’avait vu sur une scène parisienne pareille maîtrise du métier, les superbes décors où se trouvent associés l’admirable vétéran Jean-Marc Stehlé et Antoine Fontaine étant évidemment la base même qui a permis à Mme Serreau d’ainsi travailler. Maintenant, il faut l’ajouter, scéniquement c’est elle le maître d’œuvre. Si elle n’a pas fait les costumes, c’est elle qui les a permis et sans nul doute voulus. Si donc elle a pris la volée de huées qui s’adressaient très spécifiquement à cela, c’est bien fait pour elle. On a assez reconnu ses formidables mérites (on sera sans doute assez peu à le faire) pour dire clairement que c’est une gaminerie d’ensuite déparer, de cochonner ce superbe artisanat en y laissant débouler les élégantes du Cours la Reine, les patineuses de Saint Sulpice et les punks de Transylvanie, plus les tableaux nunuches du bonheur domestique qui nous tombent des cintres. Si on joue la dérision, Madame, please, faisons-le avec autant de sang froid dans le talent que nous avons fait le reste, exemplaire, de cette soirée. Le public simplifie, vous savez : il appelle mise en scène ce qu’il voit. Et ce qu’il voit, ce n’est pas le formidable cousu main du travail de base, c’est le tape à l’œil criard des costumes. Tu l’as voulu, George Dandin.  Regrets.

N. Dessay, G. Filianoti, F. Ferrari (© Charles Duprat / Opéra de Paris)

Natalie Dessay - Franck Ferrari

La vraie et seule catastrophe de la soirée est Evelino Pido, sans doute indispensable du moment qu’en Manon on croyait devoir afficher Natalie Dessay, à qui il sert assez habituellement la soupe, et à qui il permet en effet ici de traverser l’acte de Saint Sulpice en ayant l’air de le chanter (remarquons que Mme Serreau, exprès ou pas, collabore à ce service en faisant jouer la scène d’amour à distance, ce qui offre à Manon la ressource d’une mi-voix pour ainsi dire introspective, réalisée avec une intelligence supérieure cachant des moyens ici simplement inexistants). Pido assèche les sonorités, les fait à la fois maigres et bruyantes, grinçantes, sans en rien la perpétuelle palette de nuances sonores et de voluptés instrumentales de Massenet orchestrateur.

Natalie-Dessay et Franck Ferrari (© Charles Duprat / Opéra de Paris)

Ajoutons sa méconnaissance du rubato et du portamento français perpétuels, discrets mais en quelque sorte obligés, qui animent et en même temps alanguissent cette prosodie : du coup, le virtuellement excellent (et en tout cas très sympathique) Giuseppe Filianoti (Le Chevalier des Grieux) se trouve corseté sans rien au pupitre et dans la fosse qui lui montre à modeler avec une morbidezza française le rôle français qui certes (le Rêve !) le permet le plus. Vocalement la soirée est désolante. Personne évidemment n’a montré tenue et style à personne, et ça ne s’invente pas, hélas.

Franck Ferrari avec sa bonne voix (et vraie projection) est lâché en liberté dans Lescaut avec sa tenue de punk, et s’en donne à cœur joie ; la hauteur du Comte Des Grieux (Paul Gay) reste bien bourgeoise, et bien creuse de voix ; les trois donzelles ont de bonnes voix moins  criardes que leurs robes et les quelques solistes tirés du chœur font honneur à la maison (comme le chœur). Dans ce contexte le Guillot de Luca Lombardo est un modèle de justesse, efficacité et tenue.

© Charles Duprat / Opéra de Paris

Et Dessay ? La voix ne répond pas à la volonté (de fer), plus d’une fois la sonorité et jusqu’au son qu’elle cherche lui échappe ; l’aigu s’arrache, en cri ; l’état du monde lyrique est tel que le très modeste (par ses standards de star mondiale) suraigu de son Cours la Reine, très incertain d’intonation d’ailleurs, tant le son se perd dans le cri, a été ovationné. Misère. Avec cela, une composition de personnage, et de personnage qui évolue, à saluer chapeau bas ; une intelligence de tenue scénique, à la fois pour mettre en valeur ce qui peut y être mis et cacher ou moins laisser entendre ce qui ne peut pas ; une administration (c’est le sens exact d’économie) de ses moyens, de geste comme de timbre, dans ce qui est en même temps authentique défonce ; des ressources à Ce bruit de l’or inattendues et même incroyables après deux heures et plus de scène, lui permettant un À nous les amours et les roses de vrai caractère et classe. Ensemble évidemment ni fait ni à faire. Et plus évidemment encore, une performance.

Opéra-Bastille, 10 janvier 2012

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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