La Cerisaie à l’Opéra Garnier



Marat Gali (Lionia) / © Opéra de Paris (Andrea Messana)

 

  

Philippe Fénelon (Photo Opéra de Paris)

Il est probablement suicidaire de toute façon de prétendre traduire en d’autres termes ce qui au départ est parfait. La Cerisaie est une pièce de théâtre parfaite en tant qu’elle est pièce de théâtre, avec le pouvoir de suggestion de ses situations, de ses mots, de  ses personnages, de ses lieux. Il y a un parfum Tchekhov, et dans cette pièce entre toutes une petite musique très chère à tous ceux qui l’ont captée, à laquelle il vaut mieux que la musique tout court n’ajoute pas son bruit propre. Mais enfin la tendresse a ses tentations et on comprend (même si on ne l’approuve pas) que Mr. Fénelon ait été tenté. 

Alexei Parine (Photo X)

Mais alors il est autrement suicidaire, et ça, c’est fait les yeux ouverts, d’aller chercher ce librettiste précisément. Alexei Parine peut bien être, comme nous en instruit le programme, quelqu’un qui traduit excellemment Villon, Keats et Eichendorff et qui répand la bonne parole en matière de théâtre dans toutes les Russies, depuis des décennies, et accessoirement dans nombre de colloques. Mais il est aussi le maître à penser de Tcherniakov, metteur en scène d’un talent extrême mais d’une loyauté au texte douteuse. Ayant été son dramaturge en ces deux occasions, on peut penser que c’est lui qui a suggéré à son jeune disciple la puérilité assassine que nous avons vue dans leur Eugène Onéguine, d’attribuer au poète Lenski le rôle (et les ridicules) du maître à danser Triquet ; lui encore qui a changé le plus récent Don Giovanni d’Aix en la pantalonnade familiale dramaturgique que c’est devenu. 

De g. à dr. : Ksenia Vyaznikova (Firs) et Mischa Schelomianski (Charlotta) / © Opéra de Paris (Andrea Messana)

Pour retrouver en opéra le parfum désuet mais incomparable, la petite musique de La Cerisaie, et qu’on associe désormais à ce nom là précisément, c’était un choix bien regrettable, et celui-là a été fait les yeux ouverts. Non que M. Parine ait ajouté beaucoup de son cru. Il s’est contenté de changer quelques sexes, travestissant des comprimarii, et le grand talent de Mme Ksenia Vyaznikova en majordome Firs n’en accuse que plus aigrement la discordance. Changer en basse l’affreuse allemande Charlotta est plus anodin, mais expose tout nu le goût, platement pervers, de faire du neuf et du dérisoire dans ce qui ne s’y prête pas. Plus techniquement on pourrait reprocher à M. Parine dramaturge de ne nous donner après l’entracte qu’une enfilade de soliloques (avec figurants qui passent), qui ne sont pas des morceaux de bravoure (vocaux par exemple, ce qui serait une légitimation), ne font pas avancer les caractères, et ne constituent pas une action. Si c’est là tout le fruit qu’il a tiré de tant d’années de discours et prêches sur le théâtre, alors vive Tchekhov en tout cas, et Leoncavallo pour le drame en musique chantée. Cette confiscation de La Cerisaie n’a pas d’excuse, elle profite d’un titre flatteur, propre à attirer même qui n’a pas vu la pièce qui le porte, se l’est approprié, en propre. Mais on a aboli la propriété, c’est vrai. On allait l’oublier, camarade. 

Elena Kelessidi (Loubia) et Ulyana Aleksyuk (Ania) / © Opéra de Paris (Andrea Messana)

  

Alexei Tatarintsev (Iacha), Igor Golovatenko (Lopakhine), Marat Gali (Lionia), Thomas Bettinger (Un invité), Anna Krainikova (Varia) / © Opéra de Paris (Andrea Messana)

Le dommage est que sur cette base déplorablement faussée, Philippe Fénelon nous donne la musique de loin la mieux en situation, la plus lyrique, la mieux écrite pour la voix que nous connaissions de lui, en général agréablement chantée d’ailleurs par Mmes Elena Kelessidi (Liouba), Ulyana Aleksyuk (Ania) et spécialement Alexandra Kadurina (Gricha), et les solides MM Marat Gali (Lionia) et Igor Golovatenko (Lopakhine), la silhouette géniale de Firs (Ksenia Vyaznikova) étant mise hors pair. 

Georges Lavaudant (Photo X)

 
Cet alignement de noms semble un peu indifférencié ? Hélas, il n’y a rien dans le livret de Mr. Parine qui permette à Georges Lavaudant, sobre et respectueux metteur en scène, de faire ressortir d’eux une identité dont ils ne sont pas dramatiquement et musicalement porteurs. Deux heures de silhouettes dans un décor de troncs. Ah, le temps des cerises… 

  

Alexandra Kadurina (Gricha) / © Opéra de Paris (Andrea Messana)

 

Opéra Garnier, le 27 janvier 2012

 

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

1 commentaire

  • […] par André Tubeuf “It’s a shame that on this deplorable false base, Philippe Fénelon gives us music that is far the best for the situation, the most lyric, the best written for the voice that we know from him, en general pleasantly sung by Mmes Elena Kelessidi (Liouba), Ulyana Aleksyuk (Ania) and especially Alexandra Kadurina (Gricha)…” Read More here […]

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