Anna Caterina Antonacci : coup double



En tout juste deux semaines, devant deux salles également combles et enthousiastes, Anna Caterina Antonacci a réussi un doublé vocal comme on n’en espère plus.

Yannick Nezet-Seguin (© Marco Borggreve)

Le 22 janvier, l’Orchestre de Rotterdam dirigé par Yannick Nézet-Séguin donnait au TCE un festival Ravel terminé, très en fanfare, par la totalité de Daphnis et Chloé, dont la luxuriance somptuaire (jusqu’aux voix ajoutées de la Wiener Singakademie, pas moins) dément quelque peu les principes très sourcilleux d’économie dans lesquels Ravel corsetait son élégance.

Tout autre était le début, la douzaine de minutes de Schéhérazade où  l’imagination et le demi-mot suffisent à la féerie. Là, le chef a su réduire son magnifique orchestre à des soieries ou mousselines parfois de transparences diaprées, cuivrées, tintantes, d’une puissance princière d’évocation suggestive qui feront paraître laborieuses et même pauvres, ensuite, les rutilances du grand ballet. À ce jeu Antonacci a apporté ce qui semble impossible à réaliser et que certes, qu’on sache et qu’on se souvienne, on n’avait jamais connu dans ce poème : des mots à fleur de lèvres (mais moulant avec beaucoup de luxe, de volupté aussi, leur pâte nette et précise), avec tout ce qu’il y faut de timbre, et du métal qu’il y a dans le timbre, pour ajouter à la définition du son, et ainsi trancher sur les instruments sans avoir à enfler ni pousser pour s’y faire entendre; et cela avec une simplicité dans l’énonciation de ces mots et le beau français qui, en Ravel, sont un raffinement et une volupté de plus. Ce n’est pas mince exploit à l’orchestre que d’avoir offert cet écrin impalpable et chatoyant à des sonorités soigneusement pesées et calibrées, et les plus délicates, opalescentes, éteintes : toute une Mille et une Nuits dans une caresse de l’œillade vocale. Triomphe presque silencieux de l’allusif et de l’à peine dit, dans la plénitude des timbres, et du sens. Ravel aurait aimé !


Anna Caterina Antonacci - Donald Sulzen (Photo X)

C’est la même voix, svelte toujours, ne grossissant jamais (ne l’ayant jamais fait. Rappelez-vous Carmen, Rachel, Cassandre : d’où son insolente jeunesse à 50 ans) qui donnait à l’Opéra-Comique le 4 février, le mieux composé des récitals inhabituels. Deux thèmes : In stile antico (ancien ou copie d’ancien, mais de quel charme !) pour la moitié italienne ; Reflets dans l’eau ensuite, pour la française. La partie italienne n’apprenait rien à ceux qui ont suivi la superbe soirée d’Antonacci à l’Amphithéâtre Bastille naguère. On y a retrouvé notamment Respighi et Tosti, ici magnifiés par une franchise et, oserait-on dire une jubilation d’émission, comme si désormais le plaisir de chanter était la matière première de ce chant souple, timbré, jamais forcé, aux couleurs fauves dans le grave et au tintement de beau métal dans l’aigu. Une splendide et prudente chanteuse, ayant tant (et si bien) donné dans Rossini, Mozart et plus récemment Berlioz n’y trouvera plus rien au-delà de ce qu’elle y a déjà fait.

Comme sur la pointe des pieds, après l’ambitieux essai Era la notte (avec un prodigieux Combattimento de Monteverdi), elle s’est mise au récital, se cherchant de nouveaux espaces dans le répertoire français aujourd’hui si délaissé (hors Poulenc sur lequel elles se jettent toutes, et qui est peut être plus parisien que français). Ici même, voici trente mois, elle abordait notre Reynaldo par son versant le plus beau, ces si difficiles Etudes latines que plus personne ne les ose. Fauré y était aussi, et très bien, avec ses plus évidentes mélodies de Venise. La voici dans les Vénitiennes de Reynaldo Hahn maintenant, patoisant, diseuse et meneuse de jeu (clin d’œil à Crespin tant aimée) aussi bien que chanteuse, irrésistible. Mais de Fauré elle murmure ensuite, et dans quel français, Au bord de l’eau et même ce féerique Cygne tiré de Mirages dont tout le monde a peur comme d’un Fauré hermétique. Dans le tremblement et le balancement de l’eau la simplicité du dire, celle de la vision, retrouvent leur parenté avec les préraphaélites du clan de D’Annunzio, Tosti et Respighi: un frisson de plaisir surpris a passé sur la salle, comme à l’effleurement d’une impalpable soie. L’Horizon Chimérique concluait : l’ultime Fauré, le plus beau Fauré vocal, le seul qui avec une sorte de fragilité mâle regarde vers le large, l’infini, la mort. Autre frisson ici, comme si la musique après ces savants et délicieux détours brusquement dévoilait l’essentiel, et nous forçait à ouvrir les yeux. Peu de femmes s’aventurent à ce bref ensemble, Lubin ayant travaillé avec Fauré a mis à son programme les trois derniers. Le regard d’Antonacci suffisant à lui refaire en un instant son  visage de tragédienne, un autre air s’est respiré soudain dans la salle stupéfaite, où sûrement presque tout le monde entendait Fauré dans sa plus pleine dimension, ce Fauré-là, pour la première fois.  « Ô ma peine, ma peine, où vous ai-je laissée ?… » Le visage s’est détourné vers le bas, les yeux se sont tus, le son a su s’éteindre, comme se vider, avec une pudeur fière.

Qu’ainsi en quinze jours une même artiste nous ait rétabli la vérité perdue de deux chefs-d’œuvre si différents, incompatibles en un sens, cette Schéhérazade et cet Horizon, quel doublé ! Avant de nous quitter, notre Régine a désigné Antonacci comme celle qui pouvait continuer. La noblesse du  chant français n’est pas tout à fait orpheline. À quand, maintenant, le Promenoir des deux amants ? Notons qu’ici Donald Sulzen lui a été pianiste partenaire, miraculeux.

Théâtre des Champs-Elysées, le 22 Janvier  - Opéra-Comique, le 4 février

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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