Don Pasquale au Théâtre des Champs-Elysées



Sur le papier c’est formidable. Tous les talents parisiens s’y additionnent. La Maison de Molière en délègue deux, Denis Podalydès pour la mise en scène, Eric Ruf pour la scénographie, la Rue d’Ulm un, Emmanuel Bourdieu dramaturge : et évidemment Christian Lacroix n’est pas seulement le couturier chic qu’on sait, mais le Musée du Costume en personne. Ajoutons l’Orchestre National, partenaire des meilleures soirées d’opéra du TCE.

Le seul ennui est qu’aucun de tous ceux qu’on vient d’aligner n’a idée du chef-d’œuvre de grâce et mélancolie qu’est Don Pasquale, ni visiblement personne dans la salle de la première d’ailleurs. Du Donizetti dit bouffe, Paris connaît L’Elixir, parce que Alagna et Villazon l’ont chanté après Pavarotti ; on y a vu au moins en DVD un bateleur et une camionnette, il faut donner la même chose dans Don Pasquale qui, n’ayant pas été vu avec un Villazon et ne comportant pas de Furtiva lagrima, est forcément un Elixir en moins bien.

C’est désolant et ça nous fait la plus grande peine de devoir le dire, le TCE étant le théâtre de Paris où on a ses plus chers et plus merveilleux souvenirs musicaux, celui où on aimerait être hôte heureux à vie. Mais si ce spectacle ce même soir s’était donné à Bastille, il aurait eu droit à une jolie bronca. La production visuelle le mérite. Ce n’était pas la peine d’additionner tous ces luminaires (plus la tête pensante) pour accoucher de ça, qui reste au niveau du préau d’école, et nous fait voir un chef-d’œuvre, peut être (pris dans ses termes propres) le chef-d’œuvre absolu de l’opéra italien, comme une pantalonnade. Ces ploucs et pouilleux banalisés qui attendent Godot ont moins encore à faire ici, dans ce bijou de grâce de l’horlogerie, et de bonne grâce, que dans la Manon de Bastille les punks qui s’y sont fait chahuter. On ne veut pas grincher, ni reprocher au public le plaisir que visiblement il a trouvé à prendre chez les chanteurs, mais aucun non plus n’a la grâce, l’esprit, l’école de cette musique (on n’ose plus parler de style. Si style voulait encore dire quelque chose, Mr Lacroix ne serait pas à la mode, et même à lui seul la mode).

Désirée Rancatore (Norina) a une très jolie voix dont elle se sert bien, elle colore et trille, et interpole bien à son chant ce qu’elle a encore de suraigus : mais elle est essentiellement sans grâce, et ce n’est pas les machins qu’on lui fait porter ni les trucs qui lui servent de décor qui vont lui inspirer d’en avoir.

Ce n’est pas rien que Francesco Demuro (Ernesto) ait toutes les notes d’un rôle qui est bien aigu, et du timbre : mais celui-ci n’est guère flatteur, un peu trop en plein métal, ne lui permettant donc guère les allègements qui seuls restitueraient la grâce de Sogno soave e casto et du divin Com’è gentil. Mais enfin, tels que vont les ténors qui s’essayent à cet emploi, on applaudit des deux mains la jeune recrue, étant obligé d’entendre que, réunies dans Tornami a dir, ces deux voix ne s’entendent guère.

Il reste à Alessandro Corbelli de très admirables restes et on regrette bien pour le merveilleux acteur qu’il sera toujours qu’on lui demande ici si peu, et du si commun. On regrette surtout d’avoir dû détester de bout en bout le Malatesta de Gabriele Viviani, blanc de grave et embarrassé d’aigus, ce qu’on lui pardonne, mais si peu spirituel, et d’intonation si imprécise.

Certes l’Orchestre National joue cela mieux que ne ferait aucun orchestre français à l’exception de celui de l’Opéra : mais même à celui-ci il faudrait un grand temps de travail avec un Muti pour deviner et rendre les teintes et les soieries, l’indicible mélancolie amoureuse, la qualité de nocturne qu’il y a dans Don Pasquale et seulement Don Pasquale, et qui l’ont fait adorer et monter par Bruno Walter chaque fois qu’il pouvait (et avait les chanteurs pour). C’est peu de dire qu’Enrique Mazzola n’est pas Bruno Walter.

Théâtre des Champs-Elysées, 13 février
Photos © Vincent Pontet / WikiSpectacles

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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