“L’Italienne à Alger” à Nancy



L'Italienne à Alger (Photo Opéra National de Lorraine)




Tout le premier acte, on a eu peur. Un décor envahissant (un avion éventré, d’improbables masques africains, le fourbi), les gags, il faut bien le dire, les plus gras : on a pu se dire qu’on allait vers une pantalonnade de plus, que Rossini et son librettiste — il est vrai — ne découragent pas, mais qui nous ferait à quelques jours de Don Pasquale une semaine italienne bien désolante, s’agissant de pareils chefs-d’œuvre. La façon implacable, sèche, furieuse dont le chef Paolo Olmi, après une ouverture sans sourires, a conduit l’extravagant finale à onomatopées, le confirmait. On était là pour rire, mais hors musique. Rossini resterait en pénitence, son délire délicieux et dingue confisqué par quelque chose d’à la fois lourd et plat (sur scène) et sec (dans l’orchestre) qu’il ne mérite pas.

Mais c’était dimanche en matinée, et deuxième représentation, où si souvent il arrive que la tension retombe. On sait son théâtre, on a fait confiance. Et on a eu raison. D’abord, l’action avançant, l’utilité est apparue de ce dispositif d’abord envahissant de Rifail Ajdarpasic : il aménage bien l’espace, fournit des dégagements, évite les changements de scène qui peuvent plomber une Italienne par ailleurs réussie, permet que tout aille vite et s’escamote ou s’enchaîne bien. On s’était mis beaucoup à (presque) poil au I, piscine, boissons fraîches, ces gags désolants se sont fait oublier dans l’accélération de l’action, les voix aussi ont trouvé leur vitesse de croisière et cela a pu se dérouler et filer d’un trait, comme un film, légitimement loufoque, d’improbable sauvetage dans la jungle.  Critère : autant le finale à badaboum du I n’avait fait que crépiter, autant l’ensemble du Papatacci a souri et s’est amusé en musique !

L'Italienne à Ager (Photo Opéra National de Lorraine, Nancy)




Il est vrai que les chanteurs avaient pris leurs marques : Donato Di Stefano (Mustafa) installé dans sa propre bonhommie grandiose ; Nigel Smith (Taddeo) à l’aise dans son extravagant (et inconfortable) plumage/paillotte de Papageno chez les Pygmées ; Yijie Shi (Lindoro) ayant échauffé le métal d’abord un peu dur qui dépare un rien ses éclatants moyens rossiniens, et très à l’aise dans son emploi farceur ; Marie-Nicole Lemieux (Isabella), insensée Dalila des sables, mettant quelque chose d’onduleux et vaguement reptile de meneuse de jeu qui va vamper son bey. Qu’en outre elle vocalise ça comme une diablesse et ouvre grandes les orgues du charme, quand elle chante ample et attendri comme dans Per lui che adoro, en dit long sur ses prouesses futures dans cet emploi tout neuf. On s’est donc régalé sans réserve  pour finir. Ajoutons que jusqu’aux donzelles habituellement aigrelettes et sacrifiées on nous a donné de la bonne silhouette caractérisée et du très bon chant (Yuree Jang en Elvira, l’assez étonnante Olga Privalova en Zulma, Igor Gnidii en Haly). Que nombre de ces jeunes talents viennent du Cnipal et de l’Ecole d’Art Lyrique qui précisément servent à insérer les meilleurs jeunes qui ont du mal à se connaître est de parfaite politique artistique.

L'Italienne à Alger (Opéra National de Lorraine, Nancy)




David Hermann a mené tout ça d’une main leste et précise dans ce décor et avec ces façons de d’abord faire rire qui, avouons-le et insistons-y, nous avaient fait craindre le pire : et un pire par lequel il n’était sans doute pas indispensable de commencer pour être bien sûr que le public rirait. Ne pouvait-on faire confiance à Rossini et son épatant livret ?

Opéra National de Lorraine, Nancy, 19 février 2012

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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