Une « Muette » très éloquente



Elena Borgogni / © Elisabeth Carrechio



Une précision d’abord. La Muette de Portici de Daniel-FrançoisEsprit Auber appartient absolument au genre « grand opéra » qui fera la fortune ensuite de Meyerbeer avec sa figuration, ses ballets, son chant de fort calibre, son grand spectacle, ici éruption du Vésuve, dans LAfricaine un naufrage, dans Les Huguenots une Saint Barthélémy. Créée Salle Ventadour, tout naturellement elle passerait à l’Opéra si l’Opéra jouait encore de l’Auber ou du Halévy. L’Opéra-Comique d’aujourd’hui n’a en rien ce répertoire-là dans son répertoire ou sa mission. Significativement, peu avant cette Muette, lui-même créait un Masaniello d’exactement mêmes sujet et personnages et bien plus modeste, du Signor Carafa. Les rues Auber, Scribe, Halévy, Meyerbeer entourent le Palais Garnier. L’Opéra-Comique se contente des sieurs Favart, Boieldieu, Hérold, Monsigny, moindres luminaires. On y attend Le Pré aux Clercs, ça oui ! Il n’avait aucunement vocation à rendre sa chance à une Muette largement oubliée, qui a eu Wagner pour premier grand fan, et Guillaume II pour dernier.

Emma Dante (DR)

Mais du moment qu’on la ressuscitait, soyons très clair : le choix, pour la mettre en scène, d’Emma Dante (qui a d’abord largement inquiété : on lui connaissait à la TV l’horrible Carmen de la Scala) était le bon choix. Son héroïne centrale est muette, donc forcément prima ballerina, avec le genre de spectaculaire pour star que cela pouvait comporter en 1828 ; impossible de lui rendre sa pantomime d’époque, genre folie de Giselle, ou même Lucia (Lucia sans le chant ! imaginez un peu) insupportablement réchauffée. Toute la question était donc : qui mettre en Muette ? Et Elena Borgogni, actrice tragique (on ne dira pas comédienne), mime et danseuse, habitée par une expression corporelle d’une intensité, d’une discipline et d’un jusqu’auboutisme également sensationnels, fournissait la réponse évidente.

© Elisabeth Carecchio

Corollaire : la chorégraphie, forcément importante dans ce grand opéra tout encombré de ballets en séquence, s’alignera sur elle ; on nous la fera donc forcément frappante, engagée physiquement, créant le spectaculaire par l’acrobatique et le martial, qui sont des données neuves ; d’où résulte une chorégraphie de Cour (un bal, une noce princière) forcément décalée, et ça grince (dans le public aussi), d’autant que le décalage se souligne côté courtisans et cavaliers par des perruques, des fraises délibérément disgracieuses et grotesques. On le répète comme on l’a dit (on a été bien le seul) à propos de Mme Serreau et de sa récente Manon : tant pis pour la metteur en scène si la costumière (qu’elle a choisie et doit assumer) recouvre d’horreurs qui vont la faire siffler une mise en scène intrinsèquement subtile, efficace, professionnelle. Ces fraises ont été huées, confondues avec la mise en scène. Il  n’y avait qu’à ne pas les y mettre. Elles cachent (comme dans Manon) un fort travail d’économie décorative (une porte/accessoire se promène sur scène, qui suffit pratiquement à créer et fixer les principaux lieux de l’action), un strict et fluide suivi de l’intrigue, et leur chance de plausibilité physique accordée aux personnages : ce que très exactement veut dire mise en scène (et réussie).

© Elisabeth Carecchio

Dans la logique de cette toute première (mais nécessaire) infidélité, d’autres forcément suivent, mineures. On n’aura pas d’éruption du Vésuve, la place manque pour (et sans doute le goût). Rien de réellement monumental ni même massif dans la présence et le mouvement du chœur, pourtant ici promu peuple (et peuple en émeute), et protagoniste. Aucune insistance même sur l’illustrissime duo patriotique, dont le refrain semble de naissance courir dans toutes les mémoires, qui poussa le public de Bruxelles à l’insurrection, et la Belgique de là à l’indépendance. On est hardi (engagé) au jour d’aujourd’hui sur bien des thèmes, au théâtre. Mais amour sacré de la patrie, oh là là ! Cela sent le fagot, et sous nos coups périsse l’étranger, carrément, l’Inquisition. La soirée y a perdu son légitime climax populaire.

On n’a pas assez remarqué que, sauf erreur, pour la première fois, l’actuelle direction de l’Opéra-Comique donne à un opéra la chance, pourtant essentielle et qui devrait aller de soi, d’un orchestre, d’un chœur (La Monnaie, avec qui le spectacle est coproduit) et d’un chef (Patrick Davin) qui ne sont pas en matière d’opéra des amateurs (même distingués), des débutants ou des occasionnels. Et cela se sent. Bravo !

Michael Spyres dans le rôle de Masaniello (© Elisabeth Carecchio)

On ne se doutait d’ailleurs pas, les occasions de l’entendre étant zéro, que cette Muette nous réservât tant de beautés musicales, surtout mélodiques il faut bien le dire : mais sur ce plan, elles laissent Meyerbeer (mais pas Hérold) loin derrière. Même faisant ressortir grâce à la Signora Borgogni la puissance dramatique de l’ouvrage, Emma Dante ne pouvait empêcher que tout grand opéra de cette époque, en dernier ressort, vive ou succombe par la vertu des chanteurs. Certains ici (les premiers comprimarii qu’on entende) font peur, d’autant qu’Alphonse (Maxim Mironov) malgré du style, de la virtuosité et de l’aigu, est de timbre plutôt ingrat et creux et qu’Elvire (Eglise Gutiérrez), potentiellement admirable, semble durablement enchifrenée en ce douteux printemps. D’où un acte I qui, outre fraises et perruques et malgré les bonnes idées vraiment farce du ballet/bal, tourne assez court. Heureusement vient aussitôt Masaniello, le rôle de Nourrit (puis pour Guillaume II le formidable Jadlowker), et tout dans l’œuvre s’ancre, prend consistance, s’anime. Michael Spyres est Américain, avec un très bon français et surtout un vrai franc timbre de ténor, chaleureux, rond, incliné à plus de nasalité qu’il n’y en a besoin ; l’aigu riche et sûr ; une très bienvenue cordialité, sympathique, devenue bien rare chez les ténors (elle va avec la générosité du timbre) ; et tenant très poétiquement après son brillantissime air d’entrée du IV la sublime cavatine rêveuse dite du Sommeil, qui est un des trois ou quatre (on compte très sérieusement) merveilles écrites spécifiquement pour la voix de ténor.

Alors ? Avec tout ça qui nous est donné de bon et même succulent, on ferait la fine bouche ? On chipoterait ? Non, on applaudit de très grand cœur, trop content d’avoir vu très animée et entendu très bien chantante là où il faut cette Muette ressuscitée qui était assez bonne pour Wagner.

Opéra-Comique, 9 avril

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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