“Chant du Cygne” à Pleyel



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On y revient, mais il faut le redire. Ceux qui ont suivi les trois soirées que Matthias Goerne et Christoph Eschenbach ont consacrées aux trois cycles vocaux de Schubert ont connu de Schubert quelque chose qui n’a jamais été fait, et ne risque pas de recommencer. Même avec les mêmes ! Ils sont arrivés à un point d’approfondissement commun qui en intensité, en risques pris, en réussite physique est déjà presque au-delà de ses propres limites. Avec aucun autre pianiste Goerne ne pourrait oser autant : le support du son, plein, dramatique, plein de silence(s) pourtant (paradoxe qui fait une bonne partie de la réussite de l’entreprise), le support du souffle aussi qui sous-tend et soutient (et parfois dans la lenteur intense osée semble porter à bout de bras) provoquent, relancent son propre souffle (long et calme, Dieu sait) et sa sonorité qui ce soir, dans Schwanengesang, s’est littéralement éclatée dans la dramatisation du texte, pour la première fois entièrement risquée, et réalisée.

On savait les six poèmes de Heinrich Heine (que, rappelons-le, Schubert de fait a découvert et le premier mis en musique, douze ans avant Schumann !!) porteurs de drame ; mais on tenait pour plus convenus ceux de Rellstab et autres, qu’un éditeur y a joints sous le titre de Schwanengesang supposé vendeur du fait de la mort de Schubert. Si Goerne a montré quelque chose d’exactement inouï ce soir, c’est cela. De la Schöne Müllerin, de Winterreise, des six Heine, d’autres que lui, jamais à un pareil degré d’engagement mais avec génie, nous ont appris à sonder les abîmes. Mais de ceux-ci, personne. Ce sont des lieder de la dernière année pourtant, certes indemnes absolument des zébrures, secousses, spasmes, ruptures d’écriture qui ne sont qu’à Winterreise : mais ils sont virtuellement porteurs d’un poids de douleur, d’un désespoir criant qui sont le cœur du génie de Schubert dans cette dernière année de sa vie, et Goerne en a fait exploser la vérité vocale et musicale avec une témérité physique (de souffle, de poids dans le son, d’intensité dans la projection) qui une ou deux fois l’a mis, lui, au bord de la rupture, et nous comme foudroyés. Les différentes formes de détresse ou d’exil, la solitude du soldat, la marche en vain de celui qui s’éloigne, les paysages arides et amers de Kriegers Ahnung, Aufenthalt, In der Ferne, du lancinant Frühlingssehnsucht, de tout cela il a donné une lecture en rien surchargée ni expressionniste, mais aboutie, réfléchie, assumée jusqu’à la totalité.

De quoi rester médusés —ce que fit le public, ne bronchant pas ces presque quarante minutes de rang, ne toussant qu’aux silences (et à peine). Oasis dans ce désert de glace, le Liebesbotschaft initial et une ineffable Ständchen, et de Heine Fischermädchen, moments vocalement de pur bonheur, mais sur fond de cette indicible mélancolie schubertienne à qui la seule et unique Sehnsucht fait avouer son secret. Heine invite intellectuellement à plus d’expressionnisme : pourtant celui-ci n’a éclaté que dans l’ultime et terrifiant Doppelgänger, vision qui peu à peu devient cri (Munch n’est pas loin, et la voix s’y romprait presque). Atlas a assumé, et comment,  sa puissance cosmique de défi, mais c’est en exaspérant sa sobriété et une sorte de réticence (si on peut dire) que Goerne a poussé à leurs limites des vues supposées plus tenues, dans Ihr Bild, Die Stadt (où fait à la fin irruption le cri), un phénoménal Am Meer, peut-être le moment le plus étonnant de la soirée. Très légitimement, bis unique qui est plutôt conclusion ou postlude, Die Taubenpost, charte expresse de la Sehnsucht.

La soirée a été faite doublement inoubliable par Christoph Eschenbach seul ensuite, osant des lenteurs et les sous-tendant d’un souffle de témoin ou prophète, dans une si bémol D 960 envahie de turbulences et d’irrégularités qui feraient un Pollini se voiler la face, mais emportée sur ce souffle, pleine d’âme et vibrant de cette âme jusqu’au pantelant. L’extrémisme dérangeant mais magnifique que Goerne mettait à son chant, lui l’a mis à ce piano sans voix dont il a fait le plus réticent et visionnaire, le plus chanteur des pianos, avec les irrégularités mais l’éloquence aussi qui ne sont qu’à la voix. Doublement inoubliable !

Salle Pleyel, 11 mai 2012

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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