“Hippolyte et Aricie” à l’Opéra Garnier



© Patrice Nin

À Toulouse, c’était en 2009 une des toutes dernières productions de l’ère Joel, avec les vertus de soin et de fignolage dans la production encore pratiquées dans ce qui reste en France de grandes maisons de province (on est plus désinvolte à Paris, où on travaille dans le génie). Exemplaire et bien rare hommage au grand Rameau : l’opéra royal à la française pour une fois fait ressemblant, dans le respect de ses valeurs, qui imposent autant de servitudes : le faste évidemment, le temps qui ne compte pas (pour le travailleur, pour le spectateur non plus), les intermèdes pris au sérieux, les machines, les manières à retrouver ou réinventer, le style. Rameau demande les grandes manières, et pour les porter avec grâce du geste et de la voix, ce qu’on appelait autrefois les Grands Sociétaires. Jessye Norman, Rachel Yakar, Van Dam dans ce même Hippolyte et Aricie à Aix, Sénéchal dans Platée à Aix puis vingt ans plus tard à l’Opéra-Comique, ont eu ces grandes manières, soit dans le pathétique soit dans le burlesque. Les trop illustres Indes Galantes, à quoi très longtemps la France a réduit Rameau (comme on réduisait Vivaldi aux Quatre Saisons), lui ont rendu le détestable service de privilégier le décoratif, le show : elles n’ont ni intrigue ni action, pas de personnages (ce sont des prétextes, des figurants de luxe), le chant ne faisant qu’y garnir (agréablement) le divertissement dansé en n’exprimant rien.

Stéphane Degout (Thésée)

Tandis que derrière Hippolyte et Aricie il y a Racine : une autre dimension, malgré le happy end et mille distorsions. Et dans le livret comme dans la musique, partout la passion. Leurs airs en portent la preuve, airs caractérisés, projetés, violents, les personnages ont un accent individuel, du format et du relief. Ils appellent un chant soutenu, sur lequel il faudra bien que s’alignent les divinités secondaires, silhouettes qui interviennent çà et là (ex machina, évidemment). Tout cela apparaissait à plein au Capitole où Stéphane Degout se payait le luxe, pas mince, de faire oublier Van Dam. Autour de ce Thésée, monolithiquement tragique, aucun protagoniste ne succombait ni à l’afféterie, comme si chanter était danser ; ni à un des plus subtils (mais pires) maux scéniques d’aujourd’hui, la tentation du décalage ou de la parodie, l’offenbachisation des données de la tragédie, dont les manières sont si faciles à caricaturer. Ce sérieux d’ensemble dans la représentation, c’est le style : et avec les éléments splendidement choisis mis à la disposition du metteur en scène Ivan Alexandre, les décors (et toiles peintes) d’Antoine Fontaine, les costumes de Jean-Daniel Vuillermoz, la chorégraphie de Natalie van Parys, le spectacle vivait, dans une rarissime harmonie de geste, d’attitude, et de chant. Emmanuelle Haïm et Astrée y apportaient l’énergie et le lyrisme.

Topi Lehtipuu (Hippolyte), Anne-Catherine Gillet (Aricie) et Andrea Hill (Diane)

Ils en apportent plus encore aujourd’hui dans le cadre de l’Opéra Garnier, dont les ors semblent avoir été faits pour sertir idéalement cette production prestigieuse. Les décors élargis s’y déploient comme sur mesures, et ont retrouvé une proportion. Quelque chose pourtant s’est un rien décalé. Les tailles de deux protagonistes ont changé, détail qui compte dans une production où tout est proportion. D’une certaine façon l’extrême longilignité de Topi Lehtipuu (Hippolyte) déséquilibre quelque chose sur scène, l’impact du son produit ne répondant d’ailleurs pas vraiment à la spectaculaire silhouette cuirassée

Sarah Connolly (Phèdre)

du fils de l’Amazone ; la taille royale de Sarah Connolly, autrement imposante (et faite pour la tragédie) qu’à Toulouse, sa couronne à pointes qui tranche, semblent dès sa première apparition la faire venir d’un autre univers décoratif et culturel, et on ne pourra pas ne pas trouver étrangère (exotique ? parodiée ?) sa longue coiffure dénouée ; autre disproportion, le chant de Stéphane Degout, désormais extraordinaire de poids, de style châtié, de classe, réduit à zéro les divinités hiérarchiquement plus élevées et superlativement empanachées, Pluton, Jupiter, Neptune qui de la voix, si on peut dire, ne lui arrivent pas à la cheville.

Anne-Catherine Gillet (Aricie)

De même le personnage de l’Amour, excellemment chanté par Jaël Azzaretti, y compris l’illustre Rossignols amoureux du dernier acte, devenu omniprésent (omniremuant) et s’annexant des ariettes secondaires, repousse de ses minauderies et mines Aricie très au second plan, et l’exquise Anne-Catherine Gillet semble n’y avoir plus que le cristal de son timbre, de la chasteté, et du style.

Andréa Hill (Diane)

Cet Amour touche à tout, un peu trop putto monteverdien, décalant et futilisant tout ce qu’il touche, sème sur son passage le mélange des genres. Pardon pour ces remarques, qui ne sont pas des réserves : mais l’harmonie d’un ensemble aussi triomphal demande à chacun le sacrifice de quelques-unes des qualités par lesquelles il pourrait briller trop fort, et la main de fer du maître d’œuvre.

Un des régals d’une soirée royale (et régalante) a été le prodigieux décor d’un prodigieux tableau de l’Hadès, avec sa stupéfiante scène des Parques ; et l’autre, en un sens plus rare, d’entendre des instruments baroques produire une substance et une complexité de son qui marque à Rameau la place de musicien et d’orchestrateur qui n’est qu’à lui dans ce fourre-tout où on nous confondrait tout ce qui est avant Beethoven (et même toi, malheureux Mozart !). Un tel festin notamment de bassons, ça ne s’offre pas tous les jours.

Opéra Garnier le 9 juin
Photos http://fomalhaut.over-blog.org

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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