La Reine-Soleil à Versailles



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Cecilia Bartoli+Galerie des Glaces, c’est presque trop d’une attraction. Versailles malgré le prix fort (jusqu’à pas loin de 500 euros) et le déluge brusque, faisait le plein hier soir. Quand le ciel est redevenu bleu, d’un bleu français et versaillais, de sublimes rayons couchants rouge-orange sont venus mettre un or de plus sur la fête et auréoler un peu plus Cecilia, sublime dans la faille orange-tomate d’une robe somptueuse la sculptant. L’astre qui chante (et enchante) n’a pas manqué de sourire en bienvenue et gratitude à l’astre qui luit.

C’est Haendel qui était au programme, avec le Giardino Armonico de Giovanni Antonini. Petite estrade en fond de Galerie, tonnerre métallique annonçant la tornade vocale près de fondre sur nous, les grands lustres presque à même la queue du luth et le casque de cheveux tirés de Cecilia (avec petite natte dans le dos, gourmée mais narquoise). Il y a de la folie vocale chez Haendel, pas moindre que chez Vivaldi, éclaboussements de petites notes déboulées, vocalisées en vertige. Mais il y a aussi, et sans doute chez lui seul dans les programmes habituels de Cecilia, une tenue, un poids de pathos, de douleur parfois, un recours nécessaire aux ressources plastiques les plus ambitieuses en legato, en galbe. Quand Cecilia chante Haendel, aucun doute n’est plus permis : la plus grande chanteuse du monde est à son emploi, et c’est tout sauf un oiseau de paradis, un rossignol. C’est une tragédienne lyrique. Et plus d’une autre Cléopâtre, du coup, a l’air de pépier, et peut aller se faire plumer. Dans « Ah mio cor » (Alcina), « Se pietà » (Giulio Cesare), on a eu la chose la plus rare en chant dramatique : à la fois la projection (et jusqu’à la véhémence, la rage) et l’intériorité (avec une façon de faire entrer ceux qui écoutent vraiment, de les captiver). À côté de quoi les morceaux de pure parade se contentent d’être époustouflants. Allons à un degré de plus pour la magicienne, ici un peu sorcière : médusants.

© David Blis (Decca)

Le miracle technique et professionnel avec Cecilia, ce qui fait qu’elle gagne tous ses paris et ne déçoit jamais, c’est qu’elle ne chante que dans ses propres termes, dans des espaces qui lui vont, et entourée comme il faut. Le Giardino Armonico abonde en fleurs enivrantes, et Cecilia a fait en sorte d’associer à ses exploits le hautbois, la flûte, la trompette, qui viennent la flanquer debout. Il fallait la voir ayant un air d’arbitrer la joute vertigineuse entre hautbois et trompette, pour faire mieux qu’eux d’un air de les dévorer tout crus l’un et l’autre ! Et peut-être n’a-t-elle accordé en dernier bis le sublime et presque silencieux, mais vertigineux (de legato, de lente montée) « Oh Sleep » (Sémélé) que pour pouvoir associer à son triomphe le violoncelle lui aussi, que jusque-là on n’avait pas assez remarqué. C’est ça, une Reine ! La Reine-Soleil, sacrée en son vrai lieu à Versailles. Elle y revient le 27, mais à l’Opéra Royal cette fois. Courez !!

Versailles, 13 juin 2012

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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