Un “Rosenkavalier” réjouissant à l’Opéra de Strasbourg



Stefan Pop (au centre) & Melanie Diener (à droite) - © Alain Kaiser (Opéra National du Rhin)


Il est rare qu’on ne garde pas un finalement bon souvenir d’une représentation de Rosenkavalier. Il suffit d’un sourire de la Maréchale, l’attendrissement, le coup de cœur sont vite là, et font oublier les kilomètres de rage contenue qu’on a pu resserrer en soi les quatre heures presque que dure le spectacle, devant les distorsions puériles ou méchantes, le travail de persiflage, dérision ou simplement sottise d’un metteur en scène m’as-tu vu. Au plus haut niveau, à Salzbourg deux productions de suite, on a rentré cette rage, tâchant d’écouter seulement. Merci aux chanteurs. Et merci à Strauss et Hofmannsthal qui se sont mis à deux pour nous donner le chef-d’œuvre théâtral, musical et littéraire qu’une représentation loyale suffit à nous faire adorer.

Mariame Clément (Photo X)

Celle de Strasbourg est mieux que loyale et l’honnêteté intellectuelle, le respect (du texte ; du public aussi) étant devenus les vertus théâtrales les plus rares, c’est eux qu’on citera d’abord.

Marco Letonja (Photo X)

Mais s’il faut remercier Mariame Clément pour la lisibilité, l’intelligibilité, la sensibilité et mieux, le tact (repérable à vingt détails exquis, dont certaine vraie rose), l’économie et la légèreté (côté rideaux et accessoires, côté serviteurs et utilisation des serviteurs) de sa mise en scène, il faut aussitôt ajouter que Marko Letonja a fait travail d’orfèvre avec l’orchestre qui est désormais le sien (et qui,  certes, n’est pas Munich avec Carlos Kleiber), assurant à l’action scénique fluidité et consistance : et qu’un formidable cast où pratiquement tout le monde est encore inconnu s’est comporté comme une équipe scénique de premier ordre. Et les costumes sont beaux et surtout, ressemblants, ce qui aide !

Peut-être grâce au praticable où se déroule toute l’action (qu’il resserre ; dont d’avance il élimine le superflu, dont d’autres font toute leur mise en scène, le mobilier, des antichambres, la livrée), le moindre mot porte, avec une distinction cristalline. Les surtitres offrant simultanément l’original allemand et sa traduction française, c’est un régal de toute façon (mais aussi un enchantement, à voir comme les intentions du texte d’opéra le plus miraculeux qui soit sont réalisées).

Melanie Diener (la Maréchale) & Michaela Selinger (Octavian) - Photo Alain Kaiser (Opéra National du Rhin)

Melanie Diener, seule star (et qui ne se comporte pas comme tel) a quelque chose de délibérément durci ou même pincé, en retrait par rapport aux émotions, qu’elle livre sans doute plus à plein au journal qu’elle tient, en bas bleu qu’elle est, Précieuse-née, mais tout sauf Ridicule : la branche et le lignage, l’autorité intellectuelle parle en elle, avec une précision notamment dans le traitement des sifflantes, qui font de toute sa diction un modèle. En plus, la voix est ample et profonde, et le si bémol très beau ! La révélation vient de Quinquin (Octavian), Michaela Selinger, voix longue et blonde, brillante, avec une vraie pétulance et de la mélancolie, délicieuse comédienne, qui tient ses trois actes sans faiblir. Surveillez le nom ! Bonne Sophie de Daniela Fally, positive et attentive ; Ochs encore un peu vert de Wolfgang Bankl, qui se fera aux rondeurs du personnage. Chanteur (Stefan Pop), Faninal, Intrigants et même Commissaire seraient tous à citer. Tous jouent l’imbroglio avec des pieds légers, avec en tête le charmant Arlequin qui a pris la place du Mohammed de la Maréchale, et met dans la comédie de Hofmannsthal tout ce qu’elle comporte de légitime commedia dell’arte, —jusqu’à l’impressionnant montage du dispositif du III à rideau levé par l’équipe technique arlequinisée elle aussi. Bravo !

Daniela Fally (Sophie), Wolfgang Bankl (le baron Ochs), Sophie Angebault (Marianne), Werner Van Mechelen (Faninal), Yuriy Tsiple (le notaire) - © Alain Kaiser (Opéra National du Rhin)

Une action enjouée et enlevée, avec l’humour qu’il faut, là seulement où il faut (et pas en installant une pasta/tomate sur le lit de la Maréchale pour un chanteur simili Pavarotti, ou en faisant venir au chevet d’Ochs le Dr Freud) ; un tact affectueux dans le traitement des personnages et un tact supérieur dans le traitement de cette Maréchale un rien littéraire, avec ce qu’il faut de seconds degrés, mais laissant tout, absolument tout, lisible et émouvant ou drôle en tout premier degré. Mais c’est la quadrature du cercle !

Daniela Fally (Sophie) & Sophie Angebault (Marianne) / © Alain Kaiser (Opéra National du Rhin)

Vive la jeunesse, qui au théâtre (comme ailleurs) est seule naturellement innovante ! Je peux dire que je dois à Mariame Clément le premier Rosenkavalier depuis bien trente ans où j’aie pu me sentir bon public, comme on dit, et prendre un plaisir aussi franc, ingénu et total, et tout le temps.

Opéra National du Rhin, Strasbourg, le 17 juin 2012

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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