Les Pêcheurs de Perles à l’Opéra Comique



Nourabad (Nicolas Testé), Leïla (Sonya Yoncheva), Zurga (André Heyboer) / © Pierre Grosbois

Même par les standards d’époque le livret (l’intrigue, les personnages) mais le texte aussi sont à peu près ce que l’opéra français a fait de plus imbécile, du moins parmi les œuvres que l’oubli n’a pas enterrées. La seule, mais très merveilleuse vertu des Pêcheurs de Perles d’un Bizet très jeune et parfaitement inexpérimenté, c’est la mélodie. Duo du Temple saint (dès l’origine, un tube absolu), romance de Nadir, cavatine de Leila, échanges soprano/ténor, le lyrisme français ne fera jamais mieux. Et Bizet d’instinct trouve les timbres, diaprures et transparences d’orchestre pour sertir ce lyrisme unique, qui demande des chanteurs d’école, et a d’ailleurs créé une école de l’élégie vocale soupirée, où ne réussissent que des chanteurs d’école, et seulement de cette école-là.

Nadir (Dmitry Korchak) / © Pierre Grosbois

Que ces chanteurs n’existent plus, nous ne le savons que trop : et ce n’est pas la pantalonnade que nous ont servie voici deux ou trois ans MM Villazon et Terfel dans Au fond du temple saint qui nous ferait croire qu’en cherchant plus haut ou payant plus cher on les trouverait. Jonas Kaufmann est évidemment un chanteur poétique plus complet qu’Alain Vanzo, mais en Nadir il n’atteindrait pas Vanzo (ni d’ailleurs Devriès ni Micheletti ; ni autrefois hors France Sobinov ou von Pataky : en ce temps-là ce style faisait prime sur le marché mondial). Du moins l’Opéra Comique a cherché, et on aime à croire que s’il n’avait pas cru trouver, il  n’aurait même pas songé à monter les Pêcheurs de Perles.

La très bonne nouvelle de la soirée, c’est la Leïla : Sonya Yoncheva a le timbre, la chaleur, la diction, le sens inné du galbe et de la ligne. Depuis un bout de temps on n’avait pas entendu jeune soprano avec en français cette plénitude. Elle a quelque chose d’une jeune los Angeles (ou plus tard Vaduva) et une diversité de rôles devant elle, Puccini aussi bien que le répertoire de l’Opéra Comique d’autrefois. Plus spécifiques sont les vertus exigées de Nadir, qui pour le coup sont tout sauf pucciniennes : la ligne plutôt que le son, le rêve dans la ligne, le contrôle de la mezza voce et d’abord une mezza voce !

Nadir (Dmitry Korchak), Leïla (Sonya Yoncheva) / © Pierre Grosbois

Le très agréable Dmitry Korchak a toutes les qualités (timbre, tessiture) mais de mezza voce n’a rien, sinon une habile falsettisation vite détimbrée ; du charme d’ailleurs ; et dans leurs duos une enviable fusion avec sa Leila. André Heyboer malheureusement n’a rien qui aille dans ce sens-là : seulement des moyens par moments superbes, jetés vocalement un peu tout à trac. Ce n’est pas la faute de ces jeunes chanteurs — que l’état actuel du monde lyrique oblige sous peine de crever de faim à chanter ce qu’on leur propose dans tous les styles et toutes les langues — s’ils ne sont pas particulièrement au fait de ce créneau-là, exception française s’il en est. Et on se dit : avant de chercher un metteur en scène et même un chef tout court (engeance qui elle aussi, si on peut dire, dirige aujourd’hui en toutes langues), la direction d’un théâtre qui monte une rareté hors style et démodée comme Les Pêcheurs de perles devrait en priorité flanquer les chanteurs tout le temps non pas d’un chef de chant (car il n’y en a plus qui aient une idée de pareils ouvrages) mais de Mme Andrea Guiot ou Rachel Yakar ou Andrée Esposito ou Renée Doria, qui leur fasse comprendre ce que chanter ce répertoire, chanter français veut dire.

Leïla (Sonya Yoncheva), Zurga (André Heyboer) / © Pierre Grosbois

Au pupitre on a cru devoir importer un M. Leo Hussain qui n’aurait pas été fâché de nous persuader qu’à Ceylan s’élevait un bûcher, se préparait une Immolation comme celle de Brünnhilde. Que de boucan ! Et quelle rigide façon de carrer la musique comme exprès pour que l’arabesque, la mollesse, la morbidezza (variante française) propres à ce chant-là ne puissent s’y ajuster. Il faut dire que les timbres d’un Philhar de Radio France du dimanche après midi y sont allés à cœur joie, les uns du fracas, les autres du miaulement.

C’est grand mérite à Yoshi Oida de n’en avoir pas rajouté dans la féerie cinghalaise, style Exposition Coloniale. À la gaucherie de mouvements due au livret il n’a pas ôté. Mais la gentillette chorégraphie (toboggan, torsions, glissades) a fait paraître encore plus embarrassé le chœur Accentus, excellent de sonorité, mais inapte au déplacement en scène et groupé comme à la parade. Une idée pourtant : faire ouvrir à Zurga des huîtres (ou était-ce des moules ?). Elle est puérile. Et c’en est une très mauvaise qu’un metteur en scène fasse gambader ses danseurs pendant la romance de Nadir, moment précisément où entendre suffit.

Opéra Comique à Paris, 24 juin 2012

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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