Le Château de Barbe-Bleue à la Salle Pleyel


DR

C’était pour le centenaire de Georg Solti, dont on a largement oublié qu’il a été, après Munch, le premier patron de l’Orchestre de Paris. LItalienne de Mendelssohn qui ouvrait le programme n’évoque pas particulièrement l’image extérieure qu’on se fait de Solti, le drive, le drame, le climax orchestral théâtralisé : mais il en aurait aimé, telle que l’a dirigée Christoph von Dohnányi, la transparence à la fois acérée et fluide, lyrique, solaire (sans inutiles coups de soleil) ; elle lui aurait rappelé son propre travail d’orfèvre en matière de mise au point, de chasse à l’approximatif (même baptisé flou artistique). Splendide exécution avec une fois de plus, on aime à le souligner, de vraies magies de bois et de cuivres, et toute une forêt bruissante où depuis Le Songe d’une nuit d’été jusqu’à certain Cor merveilleux des elfes et des génies sont à l’œuvre, qui nous tissent la plus immortelle, la plus absolument européenne des tapisseries sonores.

Autre ambiance, autre monde (et autrement typé) avec Bartók et son Château de Barbe-Bleue. Solti nous l’avait dirigée autrefois, inoubliablement. On se souvient d’une très prenante Christa Ludwig avec Kelemen, tout au début ; puis d’une fabuleuse Varady avec le plus maigre Polgar, tout à la fin (pour les adieux de Solti). Là encore il faut dire qu’il aurait aimé la façon dont Dohnanyi (né très exactement dans cet arbre généalogique là) nous a progressivement établi, densifié, éclairé, rendu plus inquiétante l’ambiance sonore : authentique décor qui sertit et, mieux qu’illustrer, explique ce qui est mieux qu’une action, une suffocante progression dramatique avec ses suspens, ses surprises et ses nœuds coulants, chef-d’œuvre de concision et de suggestion scénique. Ah, c’est que ce Château réduit à sa musique et à son chant est dix fois plus palpable, prenant, envoûtant que la scène ne le fait (surtout quand Mme Bausch aux transparences de ses timbres ajoute des bruits de chaises de son cru, comme ce fut le cas à Aix). Faire apparaître tant de richesse et de diversité, de profusion instrumentale comme en même temps une permanente leçon d’économie, c’est là le travail d’un immense chef au sommet absolu de son art. Et nous subissons subjugués dans sa continuité, dramatique cette intensité parfois sourde, qui enveloppe jusqu’à l’oppressant, l’irrespirable : génial substitut d’un décor qu’on ne verra pas, mais dont on sent le poids, qui tue.

© Philippe de l'Escalier (DR)


Les solistes ont joué ce même jeu jusqu’à l’hallucination (calme), Matthias Goerne à son plus concentré, utilisant ce que peuvent avoir d’assourdi certaines de ses sonorités pour accentuer encore l’effet hanté de son chant ; rien sur le seul timbre, jamais, mais une fusion comme divinatoire entre l’inflexion vocale et la sonorité propre (si individuelle) du mot hongrois. Incarnation sensationnelle par l’autorité, le poids; la douleur irradiante. Face à lui la Judith svelte et vipérine d’Elena Zhidkova serait presque trop parlante, la voix maigre mais pleine peinant parfois à trouver corps contre tous ces timbres d’orchestre qui l’enserrent. Mais on dirait que son œil chante pour elle, et lui fait traverser avec acuité la jungle sonore qui s’épaissit. Performance marginale donc, en termes purement réalistes : plus d’une fois criarde, mais forte de la seule force qui compte : l’évidence.

Pleyel, le 10 octobre 2012

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

Laisser un commentaire