“Der Ferne Klang” à l’Opéra du Rhin

Der Ferne Klang

Le son lointain. L’Opéra du Rhin, qui le monte à la fois pour fêter le centenaire de sa création (à Francfort) et ses propres quarante ans d’existence, a choisi de présenter sous son nom français l’assez mystérieux opéra de Franz Schreker, qui fut un des grands succès artistiques et publics d’une période à vrai dire assez brève, la musique de Schreker ayant été une des toutes premières à être proscrite pour dégénérescence sitôt l’arrivée des nazis au pouvoir, alors que Schreker occupait une des situations académiques les plus en vue, et les plus significatives, dans le monde musical allemand, la direction de la Hochschule für Musik de Berlin. Son lointain, ou son venu de loin, ce Ferne Klang n’existe en vérité que dans l’idéal du compositeur/ poète héros de l’histoire, son désir ou sa nostalgie, et il va tout quitter (y compris l’amour) pour se jeter à sa recherche. On ne nous donne pas assez à sentir le poids implicite de douleur, la déchirure qui président à ce départ, cette recherche ; ni comment en réciproque pourra rouler d’abîme à abîme celle qu’il abandonne. Schreker, homme de culture, sera à lui-même son propre librettiste pour les quelques opéras qui feront de lui en Allemagne sur vingt ans le plus public des compositeurs d’opéra de son temps, Richard Strauss non exclu. Des thèmes dans l’air du temps irriguent mais encombrent sa vision lyrique, romantisme tardif, symbolisme exaspéré, somptuosité (d’images, de sonorités) à la fois rare et cherchée.  Le fait est que c’est un peu cette exaspération systématique qui rend crédible et consistant un livret par lui-même parfaitement irréaliste, dont le dernier tableau, il faut l’ajouter, comporte virtuellement une absolue magie à la Thomas Mann. Idem pour la musique, instrumentalement tout sauf sage, d’où ne cessent de pousser des élans et des lames de fond, musique d’une vie plutôt nerveuse ou énervée qu’elle n’est organique : suggestive, avec parfums et évocations sensuelles à quoi vont correspondre sur scène quelques têtes qui tournent, dans la fête et l’orgie si possible.

© Alain Kaiser

 

Le seul reproche, si c’en est un, qu’on puisse faire à la représentation strasbourgeoise, c’est qu’elle est trop sage, même dans son orgie, où les mouvements des corps restent bien convenus, comme si on était un peu à la parade, entre figurants. Schreker il est vrai reste là bien convenu lui-même, mettant son cabaret mi-vénitien mi-tzigane à la mode (terriblement datée) d’alors. Il ira autrement loin, dans la scène analogue, mais autrement organique et intégrée, de ses Gezeichneten, œuvre de toute façon autrement audacieuse et aboutie, notamment dans le traitement des caractères, qui ici restent plutôt à l’état de symboles habillés. Cette sagesse assure.

© Alain Kaiser

© Alain Kaiser

Le Philharmonique de Strasbourg mené par Marko Letonja nous offre une qualité sonore et une ductilité d’ensemble, d’où ressort ce qu’il faut d’effets de timbres, sans que jamais derrière ce parcours un peu lisse (ou tapis sonore) on perçoive une fin du monde mentale possible. La mise en scène symétriquement (Stéphane Braunschweig à son plus sobre et réfléchi) laisse se dérouler sous nos yeux une action d’une lisibilité remarquable (à quoi ajoute encore une intelligibilité exceptionnelle des chanteurs, que l’orchestre quand il faut se contente de laisser parler : et on les comprend). Mais on est bien obligé de remarquer qu’à tout cela à aucun moment on ne voit d’enjeux ; ni le grain de folie qui mène musique ou chant à s’emporter, s’exalter, s’exaspérer ; ni le goût de néant derrière Art et Amour qui se dérobent et leurrent. On ne peut pas faire reproche à Will Hartmann (Fritz) d’avoir mis dans son chant de la raideur et de la timidité : refroidi, il était excusé. Mais par aucun standard ou effet d’illusion possible il ne peut passer pour un illuminé ou simplement illuminable, un caractère en recherche. Il n’est que grisaille, et bien entendu le dépouillement de la mise en scène semble faire exprès de nous le montrer encore plus quelconque. On a beaucoup et de très bon cœur applaudi Helena Juntunen, Grete très charmante et très bien chantante. Elle avait superbement été Marie/Mariette de Tote Stadt à Nancy, et Grete elle aussi appelle blondeur, glamour et charisme fatal à la Jeritza. Mais voilà : Tote Stadt offre quelque chose d’identifiable à chanter, et qui hante (pour Paul aussi). Ferne Klang, constamment lyrique et chantant, n’offre rien de si mémorable et il ne suffit pas de le très bien chanter. Il y faut un poids star de personnalité, comme un destin, et que le sort de la soirée en dépende : réquisitions que l’excellente prestation de Juntunen ne laisse même pas soupçonner. Les personnages secondaires en revanche sont parfaitement silhouettés et tenus (du point de vue vocal aussi) avec en tête l’assez remarquable Geert Smits dans le double rôle du Comte et de Rudolf, Livia Budai (une revenante), Stanislas de Barbeyrac, Stephen Owen, Martin Snell, plateau d’une consistance et d’une crédibilité entières. On le répète, c’est sa folle passion, passion  littéraire, passion en idée qui est à la fois le moteur et la raison d’être de l’opéra halluciné qu’est ce Son lointain. Quelques sonorités de harpe ne nous disent pas tout de l’Ailleurs où Schreker et son poète  voudraient nous mener. On est resté pieds très au sol. On décollait autrement avec Tote Stadt, dans cette même salle, en 2001. Il est vrai qu’en halluciné il y avait Torsten Kerl, alors inconnu.

Opéra du Rhin, Strasbourg, 19 octobre 2012

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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