Récital de Krystian Zimerman à Pleyel

Krystian Zimerman

On ne joue plus du piano comme cela, avec cette maîtrise lyrique, engagée jusqu’à la violence s’il le faut ; et cette simplicité, cette objectivité créatrice d’évidence. Mais on ne donne plus de récital ainsi non plus, hélas : la tranquillité d’esprit, la hauteur de vues du pianiste, rien qu’en saluant son public, imposant d’emblée à celui-ci silence, attention, et tenue. Il s’y est ajouté ces toutes dernières années, chez un Zimerman blanchi (à 56 ans sa belle crinière lumineusement blanchie) un sourire, des bras tendus pour l’accueil, une indulgence neuve pour les hasards de la soirée (il n’avait fait que rire, naguère, d’applaudissements spontanés en plein milieu d’un Scherzo, cette fois il n’a même pas réagi à la sonnerie de téléphone accompagnant soudain la fin d’engloutissement de sa Cathédrale). Il faut le dire, de plus personne en récital de piano on ne reçoit plus pareille leçon d’autorité. Un âge d’or est revenu. Il se limitera, hélas, à ce soir même.

Debussy en première partie, Szymanowski et Brahms en seconde. Ascétiquement (il est vrai que la dépense physique a été colossale ; ne parlons pas de la nerveuse, de la concentration), pas de bis. D’abord des Estampes installant simplement la maîtrise, et apprivoisant le piano, dynamique et timbre. Petite pause puis, sans transition, comme sorties de la poche du sorcier, dans une tout autre réalité sonore, six Préludes, diversement magiques mais dont trois au moins vont offrir l’exactement inouï : un contrôle de la sonorité palpable, modelée, mystérieuse mais réelle, tombant en gouttelettes ou sinuant en lignes ; un jeu sur le timbre d’une précision abasourdissante ; l’affleurement du chant, partout, jusque dans les ruptures qui semblent le proscrire ; et la pleine envergure de la dynamique, même percussive, au-delà même de ce que le grand piano semble pouvoir supporter. La rondeur des petites masses sonores ponctuées de Des pas sur la neige ne semble simplement pas pouvoir nous être venue du même piano maintenant soumis à la gigantesque superfrappe de La cathédrale engloutie, et celle-ci maintenir égale et ronde, sans saturer, son insensée véhémence sonore, alors que dans Estampes la beaucoup plus modeste Soirée dans Grenade ferraillait déjà, comme trop martelée ? Du poids entier du corps (sa jambe gauche comme remontée à hauteur de clavier) Zimerman accompagnait cette montée percussive démentielle qui nous a dessiné le mieux sculpté, le plus monumental paysage sonore qu’on se souvienne d’avoir vu surgir dans Debussy. Rentrez sous terre, myrmidons !

Trois Préludes de Szymanowski à la mémoire de Brigitte Engerer, pleins, touffus mais tenus, d’un lyrisme giclant, préludaient ensuite à ce que les plus anciens dans le public attendaient avec le plus de curiosité : la Sonate, op. 2 en fa dièse mineur de Brahms, cheval fou qu’enfourchait il y a trente ans un tout jeune et fringant Zimerman déboulant sans complexes dans le paysage du piano d’alors avec tout le Brahms du commencement, Ballades et Sonates. Il le jouait allant, découplé, et comme ne pouvant s’empêcher de le faire juvénilement enthousiaste (lumineux). La sonorité s’est nourrie, étoffée, dramatisée ; le schéma un peu formaliste de la sonate va de l’avant d’un mouvement autrement emporté ; l’andante (sorte de rappel de l’aria chez Schumann) chante à travers ses ruptures expressives savantes ; le scherzo trouve une ampleur à rebonds, mieux que schubertienne, pleine de forêts. Un Brahms plein de lyrisme mâle, maîtrisé, accompli. Une performance sans appel, n’appelant pas de bis. Revenez-nous vite, vérité et plénitude du piano !

Pleyel, 26 octobre 2012

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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