Carmen à l’Opéra-Bastille

Anna Caterina Antonacci (Carmen)
Carmen

Carmen © Charles Duprat (Opéra National de Paris)

Tristes arènes. On a voulu pour cette Carmen à l’Opéra-Bastille des choses contradictoires. On a voulu (on a raison) la version épurée, sobre, légère (au sens où une cavalerie peut l’être), sans les récitatifs instrumentés, au plus près de la sveltesse qui va à Mérimée et sur quoi insiste Bizet, avec son orchestration magiquement efficace et, si l’on veut, légère (au sens ici des pieds légers, signe selon Nietzsche du divin en art : à propos de Carmen, justement). Le malheur est que le cadre éléphantesque de Bastille assassine d’avance un tel projet, éteignant ou étouffant le chant de proximité, l’inflexion, la discrétion des chanteurs choisis expressément pour, et qui jouent ce jeu-là jusqu’au bout.

Nikolai Schukoff (Don José) & Anna Caterina Antonacci

Nikolai Schukoff (Don José) & Anna Caterina Antonacci (© Charles Duprat / Opéra National de Paris)

Les plus exposés sont ceux qui, en plus, portent le drame. La Carmen ailleurs exemplaire d’Anna Caterina Antonacci, le José admirablement vrai de Nikolai Schukoff, qui ose se montrer pitoyable (pas le macho stentor), en ont fait les frais, malmenés par une salle qui, il est juste de l’ajouter, ne fait qu’entendre ce qu’elle entend, et n’a pas à savoir à qui la faute et pourquoi la scène finale du spectacle est réduite à zéro. Aucune chance ne leur est laissée sur ce plateau immense et fixé ne varietur de bout en bout par le dispositif unique, où on ne peut faire autrement que sonoriser le dialogue qui timbre le parlé, faisant paraître en contraste le chant détimbré, en face (en plus) d’une Micaela et d’un Escamillo de grand opéra et qui ne se privent pas de le montrer, d’un orchestre de grand opéra dont telles accélérations et envolées (fin de Chanson Bohème) noient tout ce qui chante, d’un chœur de grand, très grand opéra, avec la figuration voyante que cela implique. Ainsi Carmen et José, protagonistes, sont les sacrifiés du spectacle dont ils devraient être les héros. Corollaire : leur scène finale les expose, déjà tués, la feria d’arènes bariolée et criarde qui précède les ayant d’avance achevés. On les reverra, l’un comme l’autre, avec admiration, dans les mêmes rôles, ailleurs (pour elle, deux DVD, Covent Garden avec Pappano, Opéra Comique avec Gardiner, montrent assez la Carmen unique qu’elle peut être).

Carmen & Micaela

Carmen & Micaela (© Charles Duprat / Opéra National de Paris)

La mise en scène d’Yves Beaunesne fait illusion au premier acte. Il y a la place, des épisodes par touches s’enchaînent, le vélo de Micaela peut circuler et la garde montante monter,  le dispositif sert à 100%, et sert ce qui peut encore passer pour un dessein. Sitôt chez Lillas Pastia, comme ça arrive si souvent, le dispositif tient lieu de mise en scène, les accessoires y créant leur animation factice : ici le clinquant d’un beuglant madrilène, drag queen compris(e) —adieu Mérimée et sa fausse Espagne, à l’opéra la seule vraie. Permettez, si on veut faire de l’Almadovar, qu’on s’adresse à Almadovar lui-même ! La copie ici est plate et voyante à la fois : comme déjà le lamé (ou paillettes) noir de la limace et la perruque oxygénée, cliché sous lequel délibérément on a désindividualisé, éclipsé, aliéné, éteint, une Carmen virtuellement porteuse de présence, fantaisie, liberté, créativité. Et en avant pour le bastringue. Les metteurs en scène savent-ils ce que les spectateurs, eux, savent si bien, qu’un effet flashant en scène fait qu’on ne voit que lui ? Notre drag queen éteint jusqu’à Escamillo (son prestige, sa prestance. Seulement. Pas sa voix : c’est un très mordant Tézier). On videra les lieux pour que Carmen reste seule avec José (belle Fleur, parfaitement prise en mixte par un Schukoff visiblement diminué). Après quoi on remplira l’espace pour le finale comme on pourra, et rien ne montre qu’on ait pensé à faire quelque chose de cet espace dramatiqueà l’acte des contrebandiers lui-même annulé par un air de Micaela somptueusement donné (et de quel timbre) par une Genia Kühmeier déjà parfaite sur son vélo au I et dans son duo avec José : celui-ci en fin d’acte (fille damnée !) audiblement n’en peut plus. Tristes arènes. Sur le défilé qui ouvre le IV on aimerait pouvoir faire passer en plus du Guadalquivir les cataractes du Zambèze. Mettre son spectaculaire là-dedans, quand on se fiche de faire présents José et Carmen enfin restés seuls ! Misère.

Philippe Jordan

Philippe Jordan © J.F. Leclercq (Opéra National de Paris)

Parfaits chœurs, qui n’ont que le tort d’être ici écrasants. Parfait orchestre incisif, alerte, vivant, sans inutile complaisance aux timbres (mais quand ils y sont, ils y sont !), de texture chambriste pour aller avec le chant quand celui-ci (Habanera, Séguedille) peut se faire à mi-voix : Philippe Jordan met dans sa fosse tout l’admirable équilibre qu’ici il n’est pas en son pouvoir de toujours obtenir entre fosse et scène. Carmen à Bastille n’est viable sans doute qu’avec la grosse artillerie, les récitatifs chantés et ce que notre chère Crespin (qui ici se serait noyée) appelait les Carmens à moustaches. Merci bien !

Opéra-Bastille, 4 décembre 2012

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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