La Khovanchina à l’Opéra-Bastille

Khovanchina

C’est un grand, noble et un peu austère chef-d’œuvre que la Khovanchina, encombrée de ses préoccupations historiques, diffractée en petits tableaux qui font fresque mais ne permettent pas de toujours suivre le fil, avec pour ajouter à la confusion des considérations sur le peuple, la politique, la Sainte Russie menacée dans son âme, etc. Mais un grand souffle porte tout cela, la conviction et, pour mieux dire, l’enthousiasme et la foi. Pas un autre opéra au monde, même Boris, ne doit tant de sa substance et de son impact à la masse chorale, protagoniste absolue, voix du peuple : mais dont les interventions, chaque fois saisissantes, sont réparties dans l’action où elles peuvent. Impossible de vraiment mettre en scène de façon cohérente et consistante ce qui, dramaturgiquement, reste un patchwork d’actions, rencontres, scènes ou même saynètes : mais l’oratorio, contrairement à ce qu’on avance parfois, ne rendrait en rien justice à cet assemblage de scènes disparates mais typées, qui ont besoin de leur figuration et de leur pittoresque, exactement comme Carmen avec son 1° acte et pour les mêmes raisons de couleur locale. Ce sont les mille voix d’une seule et vraie Russie qui parlent ici, mais avec tout ce qu’il faut de visages distincts.

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La mise en scène d’Andreï Serban, héritage de l’ère Gall, stylise et simplifie, c’est efficace sinon toujours idéal. Les oriflammes datent un peu, les mouvements de foule stagnent un peu. Mais on s’en accommode, car le vrai fil conducteur est fourni par un orchestre raffiné en timbres et en nuances, mené de façon simplement magistrale par Michail Jurowski : pas un temps mort ou mou, le cousu main d’un immense tissu souple et qui chatoie là où il faut. Très justement l’orchestre même, là où ils interviennent vraiment, laisse la préséance aux chœurs, où l’actuelle qualité Opéra de Paris éclate comme un label de luxe : timbres, cohésion, projection. Quand le Bolchoï présentait cela à Paris, autrefois, ça se bissait. Mais la culture du bis a disparu, avec le reste de nos ingénuités d’opéra.

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Dans tout opéra russe tout s’efface aussi derrière tel personnage principal, s’il est colossal. Cela n’arrive guère qu’aux basses sous ce climat-là, mais ici on est servi. Orlin Anastassov, jeune géant blond (grimé et barbu ici) à qui échoit la sublime figure de Dosifei y est simplement sensationnel. Depuis le plus jeune Ghiaurov on n’avait plus connu telle ampleur d’étoffe, cette rondeur et ce moelleux du son, d’une morbidezza tout italienne dans le cantabile ; avec d’ailleurs les réserves foudroyantes de projection et de portée qui font les vraies basses canon ! Puisse-t-il longtemps nous préserver ce legato, cette mezza voce (oui, une mezza voce chez une basse !) qui par-delà Ghiaurov même ramène à l’âge d’or des Kipnis jusqu’à Chaliapine. Redoutable voisinage pour les autres clefs de fa : du Prince Ivan (Gleb Nikolsky), qui a de rudes qualités, on ne voit plus que les défauts, aspérités, irrégularités. Vsevolod Grivnov en Golitsine, Sergey Murzaev en Chakloviti s’en tirent mieux, exploitant les ressources de subtilité, malice, perfidie ou tout simplement intelligence que leur rôle leur offre. Le Prince André de Vladimir Galouzine a de fort beaux accents encore. Mais l’autre reine de la soirée est Larissa Diadkova (Marfa), simplement bonne dans sa sorcellerie à la cuve (où on voudrait une grande cantilène de velours sombre, une Eboli) ; mais d’un coup propulsée au plus évocateur et magique d’elle-même par tout ce qui est évocation, vision, et cela jusqu’à l’apothéose finale, qu’elle partage avec Dosifei.

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Admirable ouvrage, excellente soirée. Il faut accrocher sa ceinture, il y a des tunnels : mais les surtitres sont là pour aider à les passer. Mais comment donc faisions-nous, nous qui avions nos opéras russes en v/o pure et dure ? On croyait. Et il y avait des équipes de chant pour faire croire. Celle qu’offre Bastille n’en est pas indigne. Ce n’est pas mince compliment.

Opéra-Bastille, 22 janvier 2013

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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