« Falstaff » à l’Opéra-Bastille

Le dispositif coulissant d’Alexandre Beliaev, la mise en scène de Dominique Pitoiset affichent pas loin d’un quart de siècle, et le portent sans plus de rides qu’ils n’en avaient à l’origine. Ils étaient très dans le vent alors, avec leur espace dramatique arbitraire, un peu fourre-tout (adieu la cohérence !) mais commode. Celui-ci montre ses limites, il facilite l’action scénique, la rend fluide mais fait que par-ci par-là elle n’est plus du tout une action suivie. De plus, il la banalise : ni l’approche du paravent à la fin du II (malgré le timing musical millimétré assuré par Daniel Oren au pupitre) ni la forêt de Windsor ne trouve la drôlerie là, ici le mystère et la féerie appelés à la fois par l’action et par la musique géniale dont Verdi habille celle-ci sur mesures. Mais enfin ce Falstaff un peu terni, certes, mais qui ne fait pas démodé d’avance ou empoté ou illisible, c’est toujours bon à prendre. La différence sera faite par le cast du soir.

© Eric Mahoudeau (Opéra National de Paris)

© Eric Mahoudeau (Opéra National de Paris)

 

L’actuel est-il bon ? Certes, et très bon ; mais cela ne va pas sans quelques pailles ou même défauts. Au Falstaff gigantesque (de taille, de voix aussi) d’Ambrogio Maestri, parfaitement grimé et vêtu, il faut bien chicaner quelque chose. On le chicanera donc sur les détestables aspirées dont il parsème ce qui est trop parlé, ou trop ri, assurant d’ailleurs un legato d’artiste à tout ce qui a une ligne. Peccadille donc, mais qu’on se doit de corriger quand on est appelé à être le Falstaff intercontinental des années à venir (sans rien du délié, du dit de près, de tout ce qui rendait inimitable dans sa mobilité, ses suggestions un Falstaff clair comme était Stabile, le modèle ; pour ne rien dire de Maurel, dont on a des disques).

© Christian Leiber (Opéra National de Paris)

© Christian Leiber (Opéra National de Paris)

 

Au Ford artistement composé et chanté d’Artur Rucinski manque la pâte de voix latine, on dirait parfois Beckmesser échangeant Nuremberg pour Windsor ; le climax de la Gelosia sonne plus claquant que plein, mais c’est intelligent et efficace. Guère de progrès chez le jeune et charmant Paolo Fanale en Fenton : il y arrive encore mais la voix, durcie déjà, se rétrécit là où on attend un épanouissement lyrique. Saisissant, exemplaire Dr Cajus de Raúl Giménez, devenu la trompette vocale qu’il n’était pas quand il nous soupirait La Somnambule. Mais on dirait que sa surcharge en timbre (on a dit trompette) déteint sur les autres comprimarii, surtout Mario Luperi en Pistola qu’on s’attend à chaque note émise à voir assassiner quelqu’un. Bardolfo (Bruno Lazzaretti) est moins sonore, moins voyant aussi.

© Christian Leiber (Opéra National de Paris)

© Christian Leiber (Opéra National de Paris)

 

On serait tout à fait tenté de mettre au premier rang chez les dames la Meg de Gaëlle Arquez tant c’est d’elle que vient la meilleure surprise : une présence nette, un sourire (et rire parfois) dans la voix, une émission claire, rien de poussé, un personnage qui montre sa différence, ce que toutes les Meg ne font pas. Evidemment, rien n’empêche Marie Nicole Lemieux de se tailler la part du lion en Quickly. Le rôle est fait pour ça et elle est faite pour ce rôle (quoiqu’on dise cela plus facilement d’une Quickly plus hommasse, poitrinant comme l’Etna, genre Barbieri. Lemieux est plus près de l’inapprochable Simionato) ; elle s’y régale et nous régale, fruitée, futée, miel plus que pain d’épices. Mais c’était attendu ! Charmante Nannetta à timbre, avec Elena Tsallagova. Piquante Alice, aussi à timbre, et déjà un rien de manque de contrôle du vibrato, avec Svetla Vassileva, qu’un peu de stridence guette (on l’avait remarqué avec sa Francesca da Rimini). Mais peut-être cette stridence vient-elle aussi en contagion d’un orchestre où ce qui est sonore l’est plus d’une fois de façon un peu claquante (on n’a pas dit clinquante), les flûtes notamment s’en donnant comme si on était chez Messiaen. On a entendu dans Falstaff l’orchestre d’un Karajan, d’un Haitink, d’un Giulini, d’un Muti, d’un Galliera (j’en passe), on ne se souvient pas de cette relative criaillerie de timbres.

 

Opéra-Bastille, le 2 mars 2013

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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