À l’Amphi Bastille, Marie-Nicole Lemieux aux pieds nus suivie le lendemain par Ricarda Merbeth

Marie-Nicole Lemieux

Eblouissante, réconfortante soirée de grand beau chant sans façons, mais chaleureux et stylé, avec Marie-Nicole Lemieux. Entre deux Falstaff (où elle est une délicieuse Quickly, marrante et sobre, sans flafla), elle nous a prouvé que la joie de chanter, la générosité et le naturel en chant ne sont pas des vertus tout à fait perdues. Son programme déjà était exemplaire. Ce n’est pas sa faute si Alma Mahler en exorde prouve qu’on peut être en musique un parasite de génie, pompant l’air et les façons du temps avec une facilité de caméléon, et n’avoir strictement rien à dire qui nous touche et, d’abord, qui chante. Mais ses six mélodies introduisaient idéalement un ensemble Modern Style où Chausson et surtout l’inattendu Guillaume Lekeu allaient nous apporter d’autres émotions, une autre individualité dans la sensibilité et l’imagination, d’autres couleurs d’âme. Non que Lemieux ait idéalement rendu La Chanson perpétuelle : son tempérament généreux déborde et fait éclater de partout le cadre un rien corseté, un  rien littéraire et gourmé, un rien prude aussi où se maintient ce chef-d’œuvre. Avec elle c’est une Isolde qui perce ici, une Wesendonck suffirait. Le merveilleux « Molto adagio » de Quatuor à cordes de Lekeu donné par les Psophos avec une sensibilité frémissante nous offrait la plus parfaite transition vers d’autres horizons, et ceux-ci ont vibré à plein avec la lecture, exemplaire de ton et d’élan, vocalement épanouie à plein, que Lemieux a donnée des Sea Pictures avec le sobre soutien de son pianiste Daniel Blumenthal. La parfaite surprise qui nous attendait à la suite d’Elgar, c’était trois mélodies de Lekeu sur ses propres poèmes, la dernière sertie de surcroît dans les sonorités exquisément appariées des Psophos. Exemplaire, admirable programme où se diversifient les paysages les plus divers d’une même époque de la musique, de la vision et de la culture, ici unifiées par l’enthousiasme poétique d’une chanteuse inspirée. Un chant pas appris, mais qui jaillit et qui vit, que c’est bon ! En robe à écailles de sirène (ou presque) et pieds nus (elle avait oublié ses souliers de satin), Marie Nicole Lemieux a imposé le plus délicat, le mieux pesé des programmes à un public qui lui mange dans la main mais écoute bien, et apprend. Heureux fruits du sourire ! En bis L’Heure exquise de Hahn était d’un raffinement impalpable, évasif,  absolument hors du monde et L’Invitation au Voyage, cheval de bataille de tous les concours qu’elle a gagnés, d’une noblesse de ton bien rare. Ses irrésistibles dons fantaisistes et son goût toujours un peu voyant de plaire et de faire plaisir ne sauraient nous cacher (ni surtout à elle) la vraie, la belle vérité. Nous tenons avec elle la meilleure récitaliste de la jeune génération, elle ne se cherche plus. Elle s’est trouvée.

 

Merbeth.Ricarda

DR

Le contraste n’en sera que plus grand le lendemain avec le Liederabend au sens strict, et tout aussi exquisément cherché, qu’offrira Ricarda Merbeth dont certains se souviennent comme, à Toulouse, une Kaiserin phénoménale et, à Paris, une très bonne Marietta de Tote Stadt, et Ariadne, et Sieglinde. Le lied de Vienne est exposé dans ses marges, par ses côtés les plus subtils, les plus précieux. Mais justement subtilité et recherche, pointillés et guillemets, soulignés délicats et inflexions comme savait en mettre Schwarzkopf sont nécessaires à ce programme où pratiquement rien (même les Mädchenblumen de Strauss) ne paye comptant mélodiquement ou vocalement ; et où de surcroît une grande bonne voix ayant besoin de se stabiliser en s’échauffant ne trouve d’emblée ni son intonation ni sa ligne. Korngold et Zemlinsky gagnent haut la main par leur sens plus direct de ce qui est chantant, lyrique, et parfois un Schreker très intuitif, très inspiré. Ajoutons l’opus 2 de Schoenberg et trois très inattendus Webern, qu’on ne donne jamais, et qui montrent de la force d’affirmation et même du développement. Mais un tel programme pour ouvrir toutes ses diaprures virtuelles demande précisément une voix à diaprures. Le moins qu’on puisse dire est qu’il n’a rien trouvé de tel dans le chant direct, droit, toujours un peu raide et sec d’une très bonne chanteuse d’opéra ici prise de vertige devant la palette de l’infinitésimal. C’est drôle. Hier soir une très bonne chanteuse classique chantait sans souliers. Ce soir une très bonne chanteuse classique chante sans son cothurne : l’orchestre qui mange ses aspérités et soutient ses élans. C’est évidemment Cendrillon qui a eu la meilleure part !

 

Amphithéâtre de l’Opéra-Bastille les 7 et 8 mars 2013

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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