Siegfried à l’Opéra-Bastille

Il faut aller à la Bastille. Qu’on apprenne à s’isoler, qu’on ferme les yeux devant l’inutile ou même inacceptable qu’on nous montre en scène et qui n’a pas été modifié, sauf peut être un peu la barboteuse de Siegfried, où celui ci a l’air d’un bon gros Hänsel poupon. Toujours pas de forêt ni de nuit (de clandestinité) au II, avec trop de pleines lumières et rien, mais rien du mystère (les rencontres, les peurs) et de la magie (les murmures). Mais du concret et positif toujours, ces hommes nus portant des caisses d’un or qui est déjà mitraillettes ; et ce benêt de gamin avec son miroir à reflets en double d’un oiseau qu’on ne verra pas, mais qui semble chanter ailleurs que du côté où on l’entend. Encore n’est-ce rien à côté du I, insupportable par cela même qu’il montre, le moulin, les nains de jardin, Mime mémère et travlo, l’ascenseur pour l’ours, la hideur d’ailleurs délibérée. On a fait ce qu’on a pu pour défendre, et d’abord comprendre les partis de mise en scène de Günter Krämer ; pour le remercier d’avoir simplifié jusqu’à la presque épure Walkyrie I ; et réellement réussi deux bons tiers de son Or du Rhin. Mais ici, pardon. On subit, parce qu’il le faut bien ; et en se taisant, parce qu’il y a la musique. Mais on n’accepte pas.

 

Siegfried (Torsten Kerl) et Fafner (Peter Lobert) © Benoîte Fanton
Siegfried (Torsten Kerl) et Fafner (Peter Lobert) © Benoîte Fanton

 

Reste la ressource première et dernière : l’oreille. Ce Siegfried fait mieux que s’écouter. Il offre, ce qui est rare, des plaisirs de chant pur. Fafner (Peter Lobert) sera sainement sonore ; Wotan voyageur (Egils Silins), toujours comme emmaillotté vocalement dans sa défroque prend de l’autorité dès qu’au lieu de répondre aux questions de Mime, il les pose ; Alberich (Peter Sidhom), décidément raccourci en résonance, n’y met que davantage de pénétration intelligente. L’Oiseau (Elena Tsallagova) pépie très gentiment.  Erda (Qiu Lin Zhang) et Brünnhilde (Alwyn Mellor) assureront un III vocalement royal. Mais deux performances portent ce Siegfried à tout autre niveau. Wolfgang Ablinger-Sperrhacke est physiquement à peu près le contraire de Mime tel qu’on l’imagine, ni tordu ni ridé ni nain. Il fait accepter sa réelle stature, qui est flatteuse (malgré l’accoutrement débile dont on le travestit). Et par pure intelligence, mais aussi avec une clarté de timbre et une netteté de diction qui font penser au jeune Windgassen en Froh, il ne fait pas entendre son Mime seulement : il nous le fait savourer avec lui. Il mériterait qu’on assiste au 1er acte rien que pour lui.  Mais il y a autant à en dire de Torsten Kerl, largement plus maître de son Siegfried et de sa projection que lors de sa prise de rôle. La voix est saine et vibre, claire, éclatante, sans forcer ni pousser, ni claironner hors de propos (sauf, Dieu merci, à la forge), à l’aise dans le semi-parlé qui est une moitié de ce qu’elle a à faire ; d’une douceur émue, lyrique et simplement chantante partout où l’émotion (l’évocation de la mère jamais connue) l’y engage. Un vrai chanteur dans un rôle réputé inchantable, et qui tout le temps le chante, ça vaut le voyage. Joli garçon avec ça, à l’aise et souriant et même loustic dans ce qui, pour lui aussi, est accoutrement. Chapeau !

 

Siegfried (Torsten Kerl) & Brünnhilde (Alwyn Mellor) © Elisa Haberer (Opéra National de Paris)
Siegfried (Torsten Kerl) & Brünnhilde (Alwyn Mellor) © Elisa Haberer (Opéra National de Paris)

 

De toute façon l’orchestre fait que ce 1er acte au moins, il faut y avoir été. L’hiver insistant fait que les toux étaient nombreuses, et même débraillées. Aussi ceux qui ne sont pas prévenus (disons 99%, tant ça peut sembler ne pas avoir encore commencé) ont dû simplement laisser passer le premier miracle : ce son qui sort de rien, ces timbales à peine ponctuées, ces bassons dessus, toute une démiurgie de la forêt, du travail, de la peur, tout un monde tellurique qui s’édifie sous les mains de Philippe Jordan comme l’élément liquide le faisait dans L’Or du Rhin. Magie sonore pure. Wagner n’a rien écrit de moins spectaculaire, rien peut-être de plus simplement génial. Il faut avoir entendu ça, même au travers des toux. Mais il y aura d’autres merveilles sonores, les murmures du II, le Selige Öde du III. Mais déjà tout le tissu de la conversation du I, qui peut sembler n’être pas encore musique intéressante mais où, pour une fois, on entend les oiseaux mêmes dont parle Mime !

 

Opéra-Bastille, 21 mars 2013

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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