“La Gioconda” à l’Opéra-Bastille

La Gioconda

On a peine à croire qu’un ouvrage datant de 1876 et devenu aussi mondialement célèbre que La Gioconda d’Amilcare Ponchielli trouve aujourd’hui seulement le chemin d’une scène parisienne. La raison en est assez simple. Il est tellement italien ! Il demande des voix italiennes, timbrées, corsées, des voix aimant l’effusion, le lyrisme, des voix aimant chanter et qui s’y mettront jusqu’aux extrêmes. Hors Italie, c’est surtout New York qui a fait la fortune de La Gioconda, avec son public italien et cinq grandes voix continuellement sur place et prêtes à s’embarquer pour cette Venise-là. Si on a pu applaudir très fort cette première parisienne, c’est que les voix avaient répondu à l’appel, autant du moins qu’elles le peuvent au jour d’aujourd’hui. Il faut bien dire que même au sommet tel qu’il est aujourd’hui, il n’y a plus une Destinn, une Arangi Lombardi, plus tard une Milanov pour le rôle-titre, rôle  d’ampleur qui exige, outre le medium et le grave d’une solide mezzo, d’inépuisables aigus de grand soprano.

Daniel Oren (DR)

Daniel Oren (DR)

Côté ténors, il est probable que depuis Corelli on ne voit pas qui a eu à la fois la largeur, l’étoffe vocale, et le charme lyrique puissant et mâle de Cielo e mar. Pas un ténor (même aujourd’hui Kaufmann) ne demanderait qu’on monte Gioconda pour lui. Depuis la retraite de Milanov, un grand soprano a pu le faire, pour endosser un habit prestigieux qui est un peu la tunique de Nessus : Callas, du temps de sa voix massive et directe, y avait brillé ; Crespin s’y est brûlée à Marseille, et n’a pas recommencé ; Rysanek, qui côté aigus n’a rien et personne à  craindre, s’en est régalée : mais on se demande comment elle se faisait entendre dans le bas medium et le grave, et partout, pas dans Suicidio seulement ! C’est qu’il y a de l’orchestre dans Ponchielli ! Il était maître en orchestration et c’est timbré, c’est nourri, c’est opulent, et pas toujours clément aux voix qui ont à traverser (et non pas planer au dessus en cantilène, comme souvent dans Verdi). On a admiré, dirigé par Daniel Oren, un somptueux orchestre dans un somptueux emploi (avec des détails irisés inouïs dans la Ronde des Heures, popularisée par Walt Disney, et ici dansée à ravir) : mais pour aller avec cela, il faut de grandes pointures vocales, qui à l’exacte mesure de ce modèle-là n’existent plus vraiment.

Violeta Urmana (Facebook)

Violeta Urmana (Facebook)

Violeta Urmana, Gioconda, tient la redoutable distance des quatre actes avec une endurance et une aisance stupéfiantes, dans un superbe métal de timbre dont la couleur reste lumineuse : quant au drame et à la passion qu’elle y met, ils sont attendus, et comblent l’attente. Avec cela, bien évidemment le moelleux, la morbidezza, pourtant requis à dix endroits, ne viendront pas ; le chant est sain, mais dur, souvent à la limite du cri, d’ailleurs contrôlé en artiste et tenu sur toute une ligne. Mais cette ligne ne sera pas cantilène. Luciana  d’Intino en Laura a davantage les moyens exacts du rôle, avec une opulence de timbre, une ampleur de phrase d’un autre temps, des registres nourris mais, il faut bien le dire, entre les deux une assez grande crevasse sur laquelle elle saute avec dextérité, mais une dextérité perceptible : il y a eu un trou blanc dans l’attaque même du fantastique duel vocal L’amo come un fulgor avec Gioconda, la voix rebondissant aussitôt avec une puissance de canon. Quelle empoignade ! Enviables ressources attendries ensuite, pour son duo avec Enzo. Le triomphe vocal de la soirée est allé de façon très inattendue, mais nullement injuste, à María José Montiel, aussi peu contralto que possible en Cieca mais qui, par ses effets de timbre, ses colorations émotionnelles, son sens exceptionnel de la ligne et de la tenue a fait triompher sa moindre intervention depuis un sublime Voce di Donna.

Marcelo Alvarez aborde Enzo à ce stade de sa prudente et superbe carrière. Il doit élargir et métalliser une voix restée lyrique (Dieu merci) aux dimensions de Cielo e mar qui, interpellant ciel et mer, se doivent d’être cosmiques. Avec le trac qui les prend tous avant d’aborder cet air terrible, il en a durci plus d’un trait : prestation héroïque et un rien raide. Aussitôt délivré de son grand air, il a fait réentendre sa pleine élégance de ligne et sa richesse de timbre. Gioconda étant un grand opéra en termes de l’époque et pour grandes voix au complet, il fallait bien qu’un top baryton dramatique y trouve aussi sa place : d’où Barnaba, à qui dramatiquement suffirait un comprimario à tout faire. Mais l’affiche veut qu’il soit top, il aura donc deux airs, sans vraie nécessité dramatique, le personnage étant inconsistant : hors-d’œuvre de plus dans une partition qui, il faut le dire, en comporte quelques-uns ! Claudio Sgura, bonne voix un peu filandreuse, physique encore meilleur, l’assure sans vraiment l’imposer. Le jeune et déjà immense Orlin Anastassov impose en revanche un Alvise qui domine à lui seul tout le III et semble le résumer : présence, stature, projection, voix, tout y est, et en pleine jeunesse saine et surabondance, bravo !

Reste ce qui fait, il faut bien le dire, la faiblesse d’un opéra voué au grandiose : la multiplication des numéros, faite pour un public prenant son temps et qui veut du chœur, du ballet, de la figuration et tout le tremblement. Cela, comme on sait, a insupportablement vieilli simplement parce que notre disponibilité au théâtre n’est plus la même. Des épisodes où s’intercalent morceaux de bravoure de figuration (jusqu’au célébrissime ballet) et morceaux de bravoure du chant, cela ne fait pas une action, ni même des personnages, ceux-ci ne faisant, au fond, qu’apparaître entre deux hors-d’œuvres. On sait à quel point suprême Boito, ici librettiste, se guérira de ce manque de serré dramaturgique. Il est vrai que Verdi le fera travailler sur Shakespeare. Ici il n’a, révérence gardée, que Hugo et son bien filandreux Angelo, Tyran de Padoue. Et cela se sent. Mon Dieu, avec tant de splendeurs musicales et sonores, que d’inertie dramatique ! Si on n’a pas succombé à l’ennui, c’est que le dispositif de Pier Luigi Pizzi résume superbement et le lieu et les temps : et qu’il meuble de bout en bout, avec dans le spectaculaire et l’accessoire le goût, le tact, le sens de la mesure qui ne sont qu’à lui, ces presque trois heures quand même longuettes.

 

Opéra-Bastille, le 2 mai 2013

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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