“Mârouf, savetier du Caire” à l’Opéra-Comique

Marouf

Délicieux Mârouf de Henri Rabaud, concevable en France seulement, et à l’Opéra-Comique idéalement : chef-d’œuvre d’irrévérence gauloise (et pas seulement parisienne), de mots pointus, d’orchestration ironiquement orientalisante (rutilante). Il y faut de grands moyens, et qui ne se montrent pas trop : la tentation du bazar est grande en effet, et le périlleux ballet du III encourage à bien du m’as-tu vu, à quoi n’a pas échappé la représentation de l’Opéra-Comique, seule complaisance à l’effet loukoum qu’on puisse y regretter.

Nathalie Manfrino et Jean-Sébastien Bou (© Pierre Grosbois)

Nathalie Manfrino (Princesse Saamcheddine) et Jean-Sébastien Bou (Mârouf) – © Pierre Grosbois

Compliments d’abord à Mr Altinoglu, un des bien rares chefs à avoir su s’arranger de la fosse et de l’acoustique Favart. L’opulence de l’instrumentation est offerte à l’auditeur comme régal et raffinement dont il jouit, et pas éclats de voix dont on l’assassine. À quelques stridences près, un grand bravo et merci. Même merci à Jérôme Deschamps pour le tact avec lequel il évite la turquerie et les clins d’œil qui vont habituellement avec. On ne s’attendait pas à voir passer avec une touche si légère sur des mots capables de froisser des susceptibilités nationales et religieuses et qui à l’origine, 1914, il faut le dire, s’en fichaient bien. Y aident immensément la sobriété, la simplicité, l’humanité de Jean Sébastien Bou (Mârouf), remarquable dans un rôle créé par Jean Périer (le premier Pelléas) mais convoité ultérieurement par Francell et Thill, authentiques ténors.

Nathalie Manfrino et Jean-Sébastien Bou (© Pierre Grosbois)

Nathalie Manfrino et Jean-Sébastien Bou – © Pierre Grosbois

Il faut dire que la distribution dans son ensemble emboîte ce pas-là, ne courtisant pas chez le spectateur le rire gras (qui n’est que trop disposé à sortir), s’en tenant autant que possible à la suggestion, à l’humour : et le rire n’en vient que mieux quand un bref retour à l’hilare (style Deschiens) fait que ça se déjante un peu ! Citons en priorité Frédéric Goncalvès en Ali, Nicolas Courjal en Sultan. Dans une tout autre catégorie se situe la Princesse de Nathalie Manfrino, voix Massenet dont le timbre enivrant et la phrase caressée font merveille. Doris Lamprecht, elle, crie carrément : mais il est vrai que son rôle de repoussoir (la Calamiteuse) l’implique ! Avec un brillant Philharmonique de Radio France, délicieuse matinée pour un public fidélisé, et aux anges !

Frédéric Goncalvès (Ali) et Jean-Sébastien Bou (Marouf). © Pierre Grosbois

Frédéric Goncalvès (Ali) et Jean-Sébastien Bou – © Pierre Grosbois

Jean-Sébastien Bou et Nicolas Courjal (Sultan). © Pierre Grosbois

Jean-Sébastien Bou et Nicolas Courjal (Sultan) – © Pierre Grosbois

 

Opéra-Comique, 2 juin 2013

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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