Pénélope de Gabriel Fauré au Théâtre des Champs-Elysées

Roberto Alagna et Anna Caterina Antonacci

Paris a entendu à grand bruit les deux jubilaires de l’année tout ce juin, Wagner et son Ring, Verdi et son Requiem. Très bien. Il est encore mieux qu’une salle comble se soit trouvée aussi, pour écouter dans le recueillement et, il faut bien le dire, une sorte de stupéfaction, ce chef-d’œuvre d’une autre sorte, d’une eau (et transparence et discrétion) tout autre qu’est la Pénélope de Fauré. Pour elle c’est centenaire seulement, en même temps que celui du Théâtre des Champs-Elysées qui la présenta aussitôt. Pour mobiliser le public vers cet absolu chef-d’œuvre que Paris n’a pas vu sur scène depuis soixante dix ans (à l’Opéra de Rouché, avec Germaine Lubin), le Théâtre ne disposait que d’un atout public : le ténor, qui n’est pas ce qu’il y a de plus essentiel dans Pénélope. La plupart, apparemment, étaient quand même venus pour Fauré, et sa protagoniste féminine, moins publique.

Je dois dire que le français princier de Roberto Alagna, sa chaleur, son timbre splendide ont puissamment contribué au triomphe d’une œuvre assez austère, aux sensualités et aux élans chastement contrariés, faite en un sens pour ne pas enthousiasmer selon les normes habituelles de l’opéra, et qui a produit assez d’enthousiasme pour que son superbe finale soit bissé ! De notoriété publique Pénélope est, scéniquement, statique. Sans doute a-t-elle, en fait, gagné à être donnée en concert, du moment que le français de tous sans exception était assez beau, assez pur, assez parlant pour convoyer les émotions et passions intimes (mais pas moins fortes, pas moins porteuses de drame pour autant) des uns et des autres. Ce fut donc le triomphe d’un cast, et il faut souligner le soin avec lequel toutes les voix ont été choisies individuelles, les donzelles, la Nourrice, les quatre Prétendants. Personne ici n’est comparse, simplement fait pour étoffer des effectifs d’opéra ; l’expression, la différenciation partout : d’où, sans gestes, de vrais affrontements entre personnages, un drame qui n’a plus rien de statique. La sublime partition de Fauré fait avancer ce drame par ondes, et sorte d’imbrication (si telle chose était possible) ou relance de ces ondes l’une dans l’autre : symphonie par flux et reflux, et montées de l’expression, dramatique sans être théâtrale, exemple unique dans l’histoire du théâtre lyrique. Fayçal Karoui a su faire tenir la tension de ces paliers et reprises à son vaillant Orchestre Lamoureux. Un grand merci. On citera évidemment à côté d’Alagna lyrique et mâle le très noble Eumée de Vincent Le Texier ; le timbre franc, la noblesse immédiate de ton de Sophie Pondjiclis (Cléone), en contraste à la fragilité plus précieuse de Khatouna Gadelia (Mélantho). Surtout, hors pair parmi les excellents Prétendants, Julien Behr, superbe de ligne, au charme vocal ici très justement un peu vénéneux.

DR

Roberto Alagna pendant une répétition de “Pénélope” (DR)

Pénélope est le contraire d’un opéra pour voix, mais le contraire aussi d’un one woman’s show. Pourtant tout y tient et y prend sens par le seul personnage de Pénélope dont l’attente, la vertu, la dignité, la solitude (non sans compassion) et le silence sont tout le drame de deux heures de musique. Le fait qu’elle ait été créée par Lucienne Bréval, reprise ensuite (à la joie immense de Fauré, une des dernières de sa vie) par Germaine Lubin fait que sans l’avoir entendue (ni avoir aucune trace vocale de ces deux sublimes dames dans ce rôle) nous la croyons nécessairement monumentale : une Brünnhilde, une Isolde qui se fait moins déesse, plus féminine, mais massive forcément. Régine Crespin qui leur a (trop) brièvement succédé les a suivies jusqu’à Brünnhilde certes, mais comme sur la pointe des pieds. Sieglinde a suffi à exprimer la féminité sensible de cette artiste absolument charnelle : et sa Pénélope était de même tissu. On chercherait en vain même ampleur de pâte, même sensualité et même étoffe chez Anna Caterina Antonacci ; et pas davantage ici le sens tragique ardent, immédiat, qui a fait sa Cassandre de Berlioz inoubliable. Point de fureurs ici, mais la tension intérieure de l’attente, qui ose à peine être encore espérance. La longue effusion, la longue plainte de cette fidélité esseulée ne s’adresse pas aux Dieux par imprécations. Pénélope se tue de sa propre vertu, et voudrait (sans oser le demander aux Dieux) que cette vertu suffît à la tuer en effet. Autre sorte de sacrifice, dans la pudeur et le veuvage. En deçà de Bréval et de Lubin c’est Rose Caron qu’on aime à se figurer avec sa voix plus maigre, ses yeux ardents, sa fierté, dans cette Immolation de deux heures, qui n’est pas du tout celle d’une Brünnhilde. Au français princier, mais péremptoire, d’Alagna, Antonacci répond par le sien, étudié, noble, non moins princièrement accompli dans le demi-mot, la discrétion, la politesse souveraine.  C’est un risque, dans une partie si difficile, de si peu se servir d’autre armes, plus voyantes, plus gagnantes. L’ovation à elle réservée n’a pas été d’avance éclipsée, assourdie par celle qui très légitimement accueillait d’abord Alagna. Cela vaut doublement triomphe, triomphe qui, à travers la protagoniste, est celui d’une œuvre aux beautés uniques.

 

Théâtre des Champs-Elysées, le 20 juin 2013

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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