De la Maison des Morts et récital Christoph Prégardien à l’Opéra du Rhin

C’est là l’étape dernière du cycle Janacek entrepris par Robert Carsen à l’Opéra du Rhin ; et c’est la définitive, d’abord parce que c’est là de toute façon le dernier mot de Janacek en matière de composition dramatique et musicale ; mais aussi, ce soir même, parce que Robert Carsen y présente son propre art avec un effacement de soi, une efficience sévère et serrée qui sont mieux qu’aucun art artiste. Ils servent l’œuvre, qu’ils dépouillent de tout prétexte, de tout accessoire, toute contingence (même légitimes, attendus, textuels), s’en tenant à sa force d’origine innocemment brute. On n’élargit pas pour montrer l’universel, on resserre. Même l’aigle, tsar du ciel qui va s’envoler libéré n’ajoute pas ici d’anecdote ; il n’est qu’un parmi ces enfermés, et un autre aussi sortira, le noble, sans davantage de manières ni de détails.  Tous les autres sont des droit commun, ils subissent ici sans crier à l’injustice un sort qu’ils ont cherché les yeux ouverts, et assument les yeux ouverts — des yeux où passent des songes de ce qui fut la vie, et plus jamais ne le sera. Une poésie solennelle et funèbre habite ces regroupements de paillasses et de corps, parce qu’ils sont simples regroupements. Ces murs montent aussi haut que le regard peut aller, continués en haut sûrement d’un plafond des mêmes briques. Personne ici ne regarde le ciel par dessus le toit, « si bleu si calme » : et ce qui serre le cœur à le broyer,  dans cette nudité sans honte, cette détresse sans reproches, c’est cette solidarité dans la privation, la souffrance et parfois dans le rire, lui aussi éhonté, quand la prison entière s’éclate dans sa pauvre fête, à la pantomime. C’est très bien que ces trois actes se passent d’un trait, et surtout que dès la brève introduction (pas si brève, et pas si négligeable, quoique souvent négligée) l’orchestre nous affirme que ce qui va chanter et parler ici, ce qui sent, ce qui vit, c’est la musique, verrouillée en chacun de ces captifs, et qui de part en part est là pour prouver leur part d’expression, c’est-à-dire d’inaliénable vie, de liberté.

"De la Maison des Morts" (© F. Godard / Opéra du Rhin)

“De la Maison des Morts” (© F. Godard / Opéra du Rhin)

Ce ne serait pas possible sans l’exemplaire contribution apportée ici par un orchestre à la fois responsable, et absolu protagoniste. Carsen pour ses précédents Janacek n’avait disposé dans la fosse que de l’orchestre de Mulhouse. Ici il a Strasbourg, et en tête de phalange un Marko Letonja d’absolu sang froid, mettant pourtant l’étincelle à tout instant à tout ce qui ici peut flamber. De la masse sévèrement éblouissante de l’orchestre à tout instant possible se détache et se fait remarquer la voix qui parle, ou le détail simplement beau : beau comme seule peut se permettre de l’être dans pareil contexte cette simple rose dans la cour de Reading qui selon Wilde suffirait à rendre son âme au prisonnier privé d’espoir. Avec dans la fosse comme sur la scène si peu de concessions (au sentiment, à l’anecdote), arriver à une vérité si simplement émotionnelle, si poignante, c’est tout l’art qu’on attend d’une représentation lyrique : et c’est le plus grand art. Plus rien ne différencie un tableau de l’autre, la prison partout est pareille, et pareillement nue ; rien non plus pour distinguer un forçat de l’autre, dans la pénombre (très savamment rendue indistincte) qui dérobe leurs visages. Janacek y a ici distribué dix huit ténors, qui par le timbre pourraient ne pas se différencier. Le miracle du casting est que ce soir chacun individualise le sien, et aussi sa façon de le faire parler, au point de créer une individualité tranchante, saisissante : l’Aljeja de Pascal Charbonneau, le Filka de Peter Straka et le Très Vieux Prisonnier de Rémy Corazza pouvant à cet égard être mis hors ligne dans une distribution qui impose l’anonymat. Œuvre coup de poing, ici offerte sans rien qui l’édulcore, et surtout pas la soif d’élégance des spectacles qui, se voulant parfaits, semblent nés dans une vitrine.  C’est un grand compliment qu’on fait à Robert Carsen, qu’il n’ait pas craint de nous faire voir comme telles la grisaille, la détresse, la misère d’être. Ce qui là-dessus apporte une clarté, une lumière d’un autre monde, ce n’est pas du style. C’est, comme Dostoïevski et Janacek voulaient, au-delà de la compassion (qui n’est que trop naturelle), la miséricorde.

Ce bonheur-là n’est pas venu seul. Le lendemain Christoph Prégardien donnait sur la scène de Strasbourg, avec son ensorcelant compère pianiste Michael Gees, le programme Schubert qu’il va promener en Europe cet automne (l’Amphithéâtre de Bastille l’accueille le 29 novembre. Courez !).

© Marco Broggreve

DR

Ce Willkommenn und Abschied groupe une trentaine de lieder sur ces thèmes (les départs, les visions), souvent parmi les plus connus, Prégardien en a fait un CD il y a une quinzaine d’années. De l’argent s’est mis dans les cheveux du ténor, son attitude, son geste sur l’estrade, son chant aussi, sont toujours aussi soignés, discrets, évidents. Le relatif raccourcissement de ses moyens s’accompagne d’une intensification du timbre, d’une éloquence irrésistible dans la nuance piano et la mi-voix, d’un pouvoir d’évocation (où nous le suivons avec une complicité fascinée) qui n’est pas sans rappeler désormais l’immortel Karl Erb, dont les disques sont toujours là pour nous rappeler que c’est quand on est ténor qu’on chante le mieux Schubert, à condition de n’avoir plus vingt ans… Leçon de nudité et d’intensité où le paysage d’étoiles de Die Sterne, l’évocation suspendue (et de quel legato, et sur quel frémissement du piano !) de Nacht und Träume créent l’inoubliable. Silence saisissant dans la salle. Il reste quelques scènes en Europe (Francfort en est une, Prégardien le faisait remarquer) où existe encore une culture du lied. Il est vrai qu’ici on la cultive saison après saison, la laisser confondre avec la venue d’un joli ténor qui chante de très latines joliesses très latines. Hélas. Dans tant de salles qui font pourtant de leur mieux pout être attentives, le public certes entend, mais sans pleinement recevoir… Merci aux derniers missionnaires.

Strasbourg, 27 et 28 septembre 2013

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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